La SABRETACHE

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Une lettre du maréchal Bosquet

SUR LA PREMIÈRE EXPÉDITION DE CONSTANTINE

La lettre qu’on va lire a été écrite par le maréchal Bosquet, alors capitaine. Elle est adressée à M. A. de Saint-George, capitaine d’artillerie, attaché aux Forges de la Nièvre, à Nevers.

Ecrivant à un camarade avec lequel il était très lié, Bosquet ne ménage pas ses expressions et est plutôt dur pour le haut commandement. Sa lettre reflète évidemment l’opinion de l’armée d’Afrique et ce jugement a d’ailleurs été ratifié par l’histoire.

Mon cher Saint-George,

Je n’ai pas fait l’expédition de Constantine et ne puis conséquemment vous raconter des choses que j’aurais vues (pendant Constantine, je guerroyais ici avec 4 pièces. J’ai toujours du guignon); mais je viens de passer cinq ou six jours avec des gens quorum pars magna………blessés ou gelés – Rivet, Bertrand (mon sous-verge), le capitaine Odiot et d’autres.

Or donc il faut regarder le rapport du maréchal (Clauzel), publié dans le  » Moniteur « , comme un résumé assez exact mais très pâle. Voici des détails très vrais : Avec les moyens que le maréchal pouvaient rassembler à Bône, il était absurde d’entreprendre l’expédition, et ceci est prouvé par une foule de raisons. Les seuls renseignements favorables étaient fournis par Youssouf ; tous autres recueillis dans la Régence dépeignaient le pays tel qu’il est, Constantine comme une place très forte, ayant du canon, et sans aucun doute des gens déterminés à s’y défendre. L’administration n’avait que quelques maigres attelages (encore une partie errait en mer et sont arrivés après l’affaire), les provisions manquaient d’ailleurs, du riz, peu de biscuit et il fallait calculer sur les bœufs qu’on achèterait en route. Le Génie n’a pas reçu ses chevaux et se plaignait du manque de moyens de transport même en calculant sur les chevaux qui n’ont touché à Bône que dans les premiers de décembre.

C’était à Bône le moment des fièvres et les troupes les gobaient en plein air le long des ruisseaux infects qui entourent la ville. Enfin, pour transporter la réserve de pièces de montagne, il a fallu avoir recours aux mulets arabes Imaginez la jouissance pour charger et décharger avec de pareils bâts les vivres par-dessus. Le maréchal s’est mis en route néanmoins ».

On racontait sur la foi de Youssouf, que les Turcs n’attendaient que notre avant-garde pour se déclarer et ouvrir leurs portes ; des réserves de cartouches étaient inutiles!

Le long du chemin, en effet, pas un coup de fusil, si ce n’est aux approches de Constantine ; mais beaucoup moins de troupeaux et de curieux qu’on ne le dit : il est même des expéditionnaires qui n’ont rien vu du tout.

Le terrain dans les derniers jours n’était qu’une immense étendue de boue gluante, le convoi arrivait à 9 heures au bivouac ! heureuse l’escorte ! Le 21, jour de l’arrivée devant Constantine, des voitures de l’administration, escortées par le 62e, furent abandonnées dans la boue et pillées très exactement par ladite escorte, sans qu’il se soit trouvé un officier pour passer son sabre dans le corps des plus hardis des pillards, pas même le colonel, qui passe, dans ce moment, par l’épreuve du conseil d’enquête.

Le colonel Tournemine conseilla au maréchal d’attaquer aussitôt, sans donner le temps de la réflexion ni aux assiégés, ni aux assiégeants. Le colonel Lemercier et d’autres ne furent pas de cet avis et on fit une reconnaissance.

Le lendemain, Youssouf assura qu’il suffirait de tirer quelques volées de canon pour faire ouvrir les portes. On mit tout en batterie et en action; la place répondit et n’ouvrit pas ses portes. Alors, on songea à les enfoncer; Rivet en fut chargé d’abord et puis les deux pièces de la batterie de Bône se joignirent aux siennes, si bien que le lendemain 23 la principale était abattue. Comme il y avait une seconde porte, qu’on ne pouvait voir de la batterie, il fallut que le génie la fit sauter; il y eut reconnaissance et on prépara tout pour l’opération et l’assaut. Il y eut une seconde attaque dans la même nuit du 23 dont je vous parlerai tout à l’heure. Ce qui fit manquer l’assaut principal et qu’on n’avoue pas, c’est qu’il y eut confusion dans le travail des sapeurs, mélange de sacs à terre et à poudre, et le feu ne prit pas; il avait fallu plusieurs heures pour disposer le fourneau sous une pluie de balles. Le colonel Lemercier déclara l’affaire manquée. En général, le génie a été froid, lent et très malheureux dans cette campagne. Le maréchal s’en est plaint et vous avez dû remarquer qu’il ne le cite pas dans son rapport à côté des corps qui ont bien fait. Le colonel Lemercier, déjà malade, en est mort, dit-on; mais il reste des mystères à expliquer.

La seconde attaque, conduite personnellement par le colonel Duvivier, ne fut pas plus heureuse. Il traversa un long faubourg en longeant les murailles et s’arrêta à dix-huit pas de la porte de la ville derrière des abris de maçonnerie, défilé de la ville, mais non de quelques maisons du faubourg qui étaient occupées par des gens de cœur. Bertrand amena deux obusiers jusque-là et tira sur la porte ; les défenseurs tirèrent immédiatement des coups de fusils par l’ouverture que l’obus y venait de faire ; Bertrand continua, fit plusieurs trous qui devinrent autant de créneaux et partie de la compagnie franche se jeta sur cette porte, après ce feu, pour l’enfoncer ; impossible. Les haches que le colonel Duvivier demandait à grands cris aux sapeurs et les sacs à poudre qu’on devait apporter n’arrivaient pas. Et à brûle-pourpoint on se tirait des coups mortels. Il y avait à cette porte créneaux et mâchicoulis. Ce fut une boucherie. Enfin, il fallut se retirer. Pendant que Bertrand tirait ses obus dans la porte, le pauvre Grand et Richepanse furent blessés ; ce dernier reçut deux balles à la tête et une troisième dans les reins. Grand avait déjà une joue enlevée par un éclat d’obus; il reçut à cette attaque une balle qui cassa la mâchoire, traversa la langue et le cou ; une autre lui cassa l’index de la main droite. Richepanse mourut après 24 heures, Grand vécut 48 heures encore. Bertrand fut blessé au menton de la même balle qui tua Grand; il fut encore légèrement blessé au doigt et au genou le jour suivant. La moitié de ses canonniers-serveurs et partie de ses mulets furent blessés et la retraite dans le faubourg si précipitée qu’il fut obligé lui-même de tirer une pièce ; un brigadier tira l’autre à lui. Ils étaient les derniers. Horrible et effrayant ! Sans le dévouement du colonel Duvivier et son ascendant sur le bataillon d’Afrique les blessés étaient abandonnés et Grand lui-même et Richepanse. On tint conseil chez le maréchal.

Savez-vous l’avis d’un des officiers d’ordonnance du prince (le duc de Nemours)? : avancer avec la cavalerie à marche forcée sur Bône pour sauver le prince. Le reste arriverait plus tard ou pas du tout. Celui de l’Intendance? : traiter avec Achmet, céder la province et Bône avec la vie sauve et la facilité de regagner Alger… Je tiens ceci d’un officier qui était là et qui n’a jamais menti. Le maréchal les a envoyés faire f… et a dit qu’il était bon que les jeunes gens voient ce que c’était qu’une retraite et qu’il fallait monter à cheval.

Le général de Rigny a perdu la tête, a pris un champ de chardons pour des colonnes serrées d’Arabes, a poussé des cris en courant chercher le maréchal qu’il traitait de lâche :  » II nous abandonne le J… F…, etc., etc. Le maréchal est arrivé, on a pris position, il n’y avait personne ; la reconnaissance a trouvé des chardons. Cette scène burlesque s’est passée à l’arrière-garde, dans la première marche de la retraite.

L’artillerie est portée aux hues par l’armée et le maréchal. Elle a dignement fait son devoir. Malgré les ordres ridicules de tout brûler devant la ville quand on était en batterie, elle a gardé des munitions pour la retraite, lesquelles ont empêché peut-être un désastre complet. Toutes les pièces de montagne, c’est-à-dire huit, ont fait merveille, surtout aux premiers instants de la retraite; on a brisé quelques caissons à cause des chevaux, mais c’était une perte nécessaire. Rien de ce qui, physiquement, pouvait être ramené n’a été abandonné. Cependant je crois que le colonel Tournemine aura à se reprocher l’abandon des deux obusiers de Youssouf. Vous savez que le bey avait son artillerie et ses canonniers à lui. Comme il avait abandonné lâchement le tout, le colonel a fait enclouer les deux pièces en retournant sur ces pas. Mais il était possible de les emporter ; il y avait des mulets qui voyageaient à vide avec des bâts de pièces qui avaient servi à porter des caisses au départ. Au reste ceci n’était pas à l’artillerie; elle a même fait une partie de la besogne de Youssouf en enclouant ce qu’il laissait en bon état.

Je viens de lire à l’instant l’article des Débats, d’un jeune officier d’Etat-Major d’artillerie. Je suppose que c’est Munster qui a écrit cela; quelle misère et quel cœur!

Aucun officier d’artillerie n’a été tué. Rivert a reçu une balle au-dessus du téton gauche qui n’a fait que longer la poitrine; contusion et enflure. Le capitaine Odiot a eu l’œil droit et les doigts des deux pieds gelés. Il se rétabli un peu, mais son œil n’est pas beau et il voit peu. Il s’est conduit de la manière la plus généreuse, portant des blessés sur son cheval, sur ses épaules, tirant à la retraite, tout à la fois. Quant à l’Etat-major, frais et rasé, sous la tente goudronnée, il s’est porté et se porte bien.

La batterie montée de Bône a perdu peu de monde et chevaux par le feu. Rivet a perdu 2 hommes et plusieurs chevaux; La Montagne 2 hommes tués, 9 blessés et plusieurs mulets tués et blessés. Les gardes-côtes ont perdu plusieurs hommes, je ne sais pas le chiffre.

Le capitaine Cotteau et Tatin lâchèrent des fusées et surveillaient le parc. Vous connaisez les fusées ? Il en est qui sont revenues sur nous si bien qu’on a prétendu que les Arabes nous en avaient lâché.

J’ai reçu votre lettre à 4 h. du soir aujourd’hui. J’écris à 11 h. pour que ma lettre parte demain et avec le maréchal après-demain. Vous voyez que j’ai grand peur du Gare de Péveril; et grand plaisir à vous être agréable. Remerciez Boulanger et Dèmarne de leurs bons souvenirs et offrez-leur une part des amitiés que je vous envoie.

BOSQUET.

Bouffarik le 1er janvier 1837.

A mon retour à Alger, je m’acquiterai de vous rappeler à Conrad et Gros. Gagnaux est à Oran, lieutenant en 1er avec le capitaine Belmont.