La SABRETACHE

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Les Tirailleurs algériens et tunisiens dans la Grande Guerre

Par le Colonel (E.R.) Pierre CARLES.

Au moment de la mobilisation, les neuf régiments de tirailleurs comptent 40 bataillons, dont 19 au Maroc. Certains de ces régiments ont jusqu’à neuf bataillons et, déjà, pour fournir au théâtre d’opérations marocain, il a fallu briser les liens tactiques et administratifs traditionnels et créer des régiments dits de marche, selon la zone géographique d’emploi, et ils ne regroupent pas forcément des bataillons venant du même régiment organique, ni même de la même province.

L’effort de mobilisation imposé par la guerre, et qui s’étend, en fait, de 1914 à 1920, provoquera la mise sur pied de tant de bataillons nouveaux, les pertes ou les nécessités tactiques, matérielles ou morales imposeront de tels remaniements que la plupart des historiens des tirailleurs ont hésité à aborder l’organisation des divers corps appelés à combattre dans la première guerre mondiale. Le regretté Louis Garros s’était livré à un essai de synthèse, dont le manuscrit est aux Archives de la Guerre, et dont il a donné un résumé dans Historama Hors série n° 10. Le survol de cette question terriblement complexe qui va suivre lui en est largement redevable.

On trouvera peut-être fastidieuse l’énumération de ces réorganisations. Il nous a paru toutefois nécessaire de les exposer parce qu’elles donnent une idée de l’effort de guerre consenti par les régiments de tirailleurs et parce qu’elles expliquent la profondeur du bouleversement que ces six années ont apporté à la physionomie des régiments telle qu’elle s’était dessinée dans les quatre-vingts premières années de leur existence.

Il faudrait aussi pouvoir rendre compte de la somme des sacrifices qui vont de pair avec ces transformations et, parfois, les expliquent. A la retracer, ne fut-ce que dans ses grandes lignes, un numéro spécial tout entier ne suffirait pas. Aussi ne le tenterons-nous pas: Par ailleurs, les hauts faits des tirailleurs entre 1914 et 1920 sont bien connus : Guise, l’Yser, la Champagne en 1914 et 1915, Verdun, la Somme, l’Aisne, La Malmaison en 1916 et 1917, La Champagne, Le Soissonnais, La Matz, La Serre en 1918 voisinent sur leurs drapeaux, sans parler des campagnes d’Orient. Sur 155 000 Algériens et Tunisiens mobilisés, 35 900 ont été tués, dont 4 sur 7 étaient des tirailleurs et la proportion des Français tués dans leurs rangs est supérieure à celle normale des Européens dans les régiments indigènes.

Entre août et septembre 1914, 32 bataillons d’active de tirailleurs sont envoyés en France, 6 restant au Maroc et 2 en Algérie et en Tunisie. Ils constituent 9 régiments de marche :

• le 1er R.M.T. (Régiment de marche de tirailleurs), colonel Vuillemin, I/1, II/9, III/9 avec le drapeau du ler R.T.A.

• le 2e R.M.T., lieutenant-colonel Sibra, II/2, V/2, II/5, avec le drapeau du 2e R.T.A.

• le 3e R.M.T., colonel Simon, II/3, IV/3, V/3 avec le drapeau du 3e R.T.A.

• le 4e R.M.T., colonel Muller, I/4, VI/4 (et en février le V/4), avec le drapeau du 4e R.T.A.

• le 6e R.M.T., colonel Dégot, I/6, II/6, avec le drapeau du 6e R.T.A.;

• le 8e R.M.T., lieutenant-colonel Vallet, IV/8, V/8, avec le drapeau du 8e R.T.A. ;

tous comptant à la 37e et à la 38e D.I. d’Algérie.

Avec la 45e D.I. indépendante vient :

• le R.M.T. du colonel de Bonneval, II/1, II/8, VI/2

Avec la division du Maroc arrivent :

• le R.M.T. du Maroc occidental, lieutenant-colonel Cros, I/5, IV/7, V/4

• le R.M.T. du Maroc oriental, lieutenant-colonel Fellert, I/2, IV/2, III/6 (et III/2 zouaves) ;

En décembre 1914, s’y ajoutent, avec les brigades du Maroc

• le ler R.M.Z.T. (Régiment mixte de zouaves et de tirailleurs) lieutenant-colonel Vrenière, comptant le I/3 et le I/7 avec le drapeau du 7e R.T.A.;

• le R.M.T. de Tunisie, lieutenant-colonel Delaveau, II/4, I/8, VI/8 ;

• le 2e R.M.Z.T., lieutenant-colonel Cornu, comptant le III/3 et le I/9.

Ces douze régiments paient un terrible tribut lors des premières rencontres, en particulier à Guise et à Charleroi, car ils se jettent dans la bataille, comme en 1870, sans restriction. Aussi, à la fin de décembre 1914, faut-il les réorganiser, à travers de multiples combinaisons, dont le détail alourdirait cette étude.

Les opérations de l’hiver 1914-1915, les pertes dues au feu, mais aussi à la maladie, l’extrême fatigue des unités et, souvent, le désarroi des tirailleurs devant une forme de guerre inaccoutumée, motivent une seconde réorganisation. Le service obligatoire pour les indigènes, qui ne sera rigoureusement appliqué que par le décret du 7 septembre 1916, produira, en décembre 1917, outre les renforts d’entretien, cinq bataillons de tirailleurs supplémentaires, auxquels s’en ajouteront douze autres en octobre et en novembre 1918.

La situation des régiments engagés sur le front se stabilise relativement dans l’été de 1915 et, dès lors, l’évolution de ces régiments, entre 1915 et 1920, peut se schématiser comme suit :

• le ler R.M.T. devient 3e R.M.T. en décembre 1914 et est rebaptisé 9e R.M.T., lieutenant-colonel Dericoin, en mars 1915

• le R.M.T. de Bonneval devient, en mars 1915, le 1er R.M.T. nouveau, colonel Bourgeois ;

• le 2e R.M.T., colonel Bourgue, est reconstitué en avril 1915 avec les débris des 2e et 6e R.M.T. ;

• le 3e R.M.T., lieutenant-colonel de Gouvello, conserve son titre, ainsi que le 4e R.M.T., colonel Daugan ;

• les R.M.T. du Maroc occidental et oriental avaient formé, en décembre 1914, un 7e R.M.T., lieutenant-colonel Demetz, qui conserve son titre en 1915

• le 8e R.M.T., conserve son nom;

• le 1er R.M.Z.T. garde son titre mais est anéanti en juin 1918 dans les combats sur la Matz ; avec ses débris, on forme le 13e R.M.T. ;

• un 4e R.M.Z.T.; lieutenant-colonel Lévêque, est formé en juin 1915 avec les I/8, VI/8 (et VI/4 zouaves).

En 1917, on constitue un régiment de marche où figurent le III/1 et le IX/2. Envoyé en Palestine, il y combattra jusqu’en 1919 et y sera appelé 3e R.M.Z.T. du Levant.

Dans le courant de 1918, on forme :

• le 5e R.M.T., lieutenant-colonel Fournié, I/5, VI/5, XI/5, en janvier ;

• le 6e R.M.T. nouveau, avec le 3e R.M.Z.T. de la 45e D.I. (rebaptisé ainsi en juin 1916) dissous, V/6, VII/6, XI/6, lieutenant-colonel Wild.

A ce moment-là, 63 bataillons divers de tirailleurs sont passés dans dix régiments. On a essayé de mettre ensemble des bataillons du même régiment organique : une seule exception, le 7e R.M.T. qui n’a aucun bataillon du 7e R.T.A.

A l’arrivée des gros renforts de 1918, et par application de la circulaire du 13 décembre 1917, on forme de nouveaux régiments de marche en prélevant sur les anciens un bataillon aguerri (remplacé par un bataillon de recrues) que l’on juxtapose à deux bataillons de jeunes tirailleurs. On voit ainsi apparaître :

• le 10e R.M.T. (III/3, XI/2, XI/3)

• le 1le R.M.T. (IV/7, IX/7, XI/7)

• le 12e R.M.T. ;

• le 13e R.M.T., pour mémoire, ex-2e R.M.T., les « Hirondelles de la Mort » ;

• le 14e R.M.T. (XVI/2, XV/5, XVI/6)

• le 15e R.M.T. (XV/7, et trois bataillons du 228e R.I. jusqu’en 1920) ;

• le 17e R.M.T. (XV/1, XVI/5, XV/9)

• le 21e R.M.T. (XII/5, XVII/5, XVI/9).

A l’armistice, il y a ainsi, sur le front de France, dix-sept régiments de marche de tirailleurs et le ler R.M.Z.T., en Palestine, le 3e R.M.Z.T. du Levant, au Maroc, six bataillons (I/1, V/2, IV/4, I1/5, IV/6, III/8), en Algérie et en Tunisie, neuf dépôts et centres d’instruction.

Pour les besoins de l’Armée d’Orient, dès mars 1919, on prélève sur les armées de France et de Rhénanie vingt-quatre bataillons pour former huit régiments de marche, qui seront numérotés en 1920 :

• 16e R.M.T., avec les bataillons du 12e R.M.T.

• I8e R.M.T., avec ceux du 6e R.M.T. ;

• 19e R.M.T., avec ceux du ler R.M.Z.T.

• 22e R.M.T., avec ceux du 14e R.M.T.

• 23e R.M.T., avec ceux du ler R.M.T.

• 27e R.M.T., avec ceux du IIe R.M.T.

• 17e et 21e R.M.T. ne changent pas d’appellation.

Simultanément, les états-majors des régiments ayant fourni des bataillons reconstituent, en France et sur le Rhin, le ler R.M.Z.T., les 6e, 10e, 11e, 12e et 14e R.M.T. Dans le courant de 1919, on envoie en renfort au Maroc les 4e, 9e, 13e, 14e et 15e R.M.T.

Une décision du 10 décembre 1919 prescrit alors de former à nouveau, en Algérie et en Tunisie, les régiments organiques, à deux ou trois bataillons, avec les dépôts et les centres d’instruction. Sont ainsi recréés ou créés les 1er, 5e R.T.A. dans la province d’Alger, les 2e, 6e et ler dans celle d’Oran, les 3e, 7e et 11e dans celle de Constantine, les 4e, 8e et 12e en Tunisie, dans le courant de 1920. Les 16e et 23e R.M.T. de l’Armée d’Orient sont dissous, les 17e et 27e R.M.T. sont envoyés au Levant. Au printemps de 1920, on forme, pour l’Armée d’Orient et le Levant, les 25e, 26e, 31e et 32e R.M.T.

Enfin, le décret du 20 juin 1920 prescrit la dissolution des unités de marche et leur remplacement par des régiments autonomes. Après mise à exécution de ces prescriptions, la situation des quelque 135 bataillons de tirailleurs existants se stabilise en 37 régiments ou 120 bataillons, savoir :

• au Maroc, 13e R.T.A. ex-13e R.M.T., 14e R.T.A. ex-14e R.M.T., 15e R.T.A. ex-15e R.M.T., 24e R.T.T. ex-4e R.M.T., 29e R.T.A. ex-9e R.M.T.

• en France ou en Rhénanie, 16e R.T.A. ex-4e R.M.Z.T., 20e R.T.A. ex-12e R.M.T., 23e R.T.A. ex-3e R.M.T., 25e R.T.A. ex-5e R.M.T., 26e R.T.A. ex-10e R.M.T., 28e R.T.A. ex-8e R.M.T., 31e R.T.A. ex-11e R.M.T.,

33e R.T.A. ex-ler R.M.T., 39e R.T.A. ex-6e R.M.T., 43e R.T.A. ex ler R.M.Z.T. ;

• à l’Armée d’Orient, 32e R.T.A. ex-32e R.M.T.

• au Levant, avec 32 bataillons appartenant à 11 unités de marche, on forme 8 régiments autonomes ou 26 bataillons, les 17e, 18e, 19e, 21e, 22e, 27e, 36e et 47e R.T.A. Sont dissous les 2e, 25e et 26e R.M.T. et le 3e R.M.Z.T. du Levant.

Après cette remise en ordre, les 35 régiments de tirailleurs sont stationnés comme suit :

ler Blida
2e Mostaganem
3e Bône
4e Sousse
5e Maison Carrée
6e Tlemcen
7e Constantine
8e Bizerte
9e Miliana
10e Oran
11e Sétif
12e La Goulette
13e Maroc
14e Maroc
15e Maroc
16e Rhénanie
17e Levant
18e Levant
19e Levant
20e Rhénanie
21e Levant
22e Levant
23e Rhénanie
24e Maroc
25e Rhénanie
26e Rhénanie
27e Levant
28e Rhénanie
29e Maroc
31e Rhénanie
35e Rhénanie
36e Levant
39e Rhénanie
43e Rhénanie
47e Levant

Mais il est évident que la filiation de ceux de ces régiments qui portent un numéro existant avant la déclaration de guerre est tout à fait problématique après un tel chassé-croisé de bataillons pendant cinq ans.