La SABRETACHE

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Les Formations sahariennes et supplétives des Territoires du Sud Tunisien – 1883-1956

(Extrait des bulletins de la S.C.F.H. n° 3 et 4/1962).

Les territoires du Sud tunisien, ont eu comme l’Algérie, le Maroc et le Sahara, leurs formations autochtones de sahariens et de supplétifs; celles-ci demeurent généralement ignorées.

Cette étude se propose de rappeler les caractères, les noms, la chronologie et la physionomie de ces unités de l’armée française si injustement méconnues.

Les T.S.T. en raison de leur position sur les marches orientales de l’Afrique Française du Nord, offraient un terrain idéal pour l’éclosion de telles formations. Cette Absence de notoriété résulte de la discrétion – sinon de la médiocrité – des ressources de ce Sud qui n’est pas encore le grand Sud des géographes et des littérateurs, qui occupe une place capitale sur les itinéraires du Maghreb sans jamais retenir longuement l’attention des journalistes. Levés et utilisés sur place, ces supplétifs ont constitué des corps très souples, très empiriques et le plus souvent non permanents.

Formés à la jonction du Grand Erg Oriental, des steppes présahariennes et de l’arc montagneux des Ksour (Matmata – Nefoussa), ces corps furent essentiellement de deux types :

– le type saharien, destiné au service dans la zone désertique, entre Douz et Fort-Saint;

– le type goumier, apte au travail en région présaharienne et en terrain montagneux.

Selon les traditions locales, le radier de l’Oued Darhsene, sur la route Tataouine-Ghadames, était considéré comme la porte du Sahara et les néophytes qui le franchissaient pour la première fois recevaient dans les eaux salées de l’Ain Dekouk le baptême saharien. Il va sans dire que cette délimitation toute conventionnelle n’empêchera jamais les Sahariens de remonter jusqu’à Gabès et même Gafsa et que plus d’un goumier s’en fut patrouiller entre Djeneien, Dehibat et Bordj Lebœuf.

Si la limite Nord de ce vaste triangle se fixa rapidement le long du tracé méridional du caïdat de Gabès, la frontière tuniso-tripolitaine ne fut précisée qu’en 1910, et la frontière algéro-tunisienne demeure encore en 1961 toute provisoire. Ces imprécisions administratives, aussi bien que l’absence de limite naturelle et l’inexistence du sentiment de nationalité chez les nomades, contribuèrent à la fréquente admission dans nos rangs, de frontaliers apparentés à des fractions tripolitaines, tandis que des recrues venaient régulièrement d’Algérie prendre du service chez les Sahariens du Sud tunisien.

Tout au long de la présence française les T.S.T. demeurèrent territoire militaire et englobèrent, presque sans modification, les caïdats de Médénine, Tataouine, Zarzis, Ben Gardane, Matmata et Kébili. Très rapidement, ils furent placés sous l’autorité d’un commandant militaire des T.S.T. qui siégea à Médénine jusqu’en 1940, puis à Gabès. Délégué du Résident Général pour le contrôle de l’administration de ces territoires, cet officier supérieur ou général a cumulé souvent cette fonction  » civile » avec le commandement de la subdivision de Gabès et des T.S.T.

Des bureaux ou annexes des Affaires Indigènes, placés au niveau des caïdats, demeurèrent, jusqu’au bout, les intermédiaires du Commandement avec les populations indigènes et constituèrent, de ce fait, les cadres naturels de la plupart des formations autochtones.

L’institution, traditionnelle en terre d’Islam, des tribus makhzen, était déjà en place dans la région lorsque nos Officiers du Service des Renseignements vinrent s’y installer entre 1883 et 1888.

La confédération des Ouerghemma (Ouderna de Tataouine, et Touazine de Ben Gardane) fournissait des contingents de goumiers au Bey, moyennant l’exemption de l’impôt de capitation.

Ce système, utilisé par nous sans modification pendant les premières années de notre présence, fut réorganisé par deux décisions essentielles :

– le 30 avril 1888 constitution d’un makhzen régulier  » véritable trait d’union entre l’autorité et le pays, qui auparavant restaient séparés et presque sans moyens de communication « , militarisé progressivement et recruté  » parmi les familles cavalières de toutes les tribus des Ouerghemma pour être bien renseigné, mais en écartant les gens sans fortune « .

Ce makhzen permanent placé aux ordres des Officiers du Service des Renseignements qui devait se transformer le 12 janvier 1900 en Service des Affaires Indigènes en Tunisie, demeurera jusqu’à notre départ. Depuis 1906 sa solde était à la charge de la Résidence et non plus de la Guerre mais ces gendarmes du Sud (1) conservèrent leurs allures cavalières traditionnelles et la médaille militaire demeura leur récompense suprême.

– le décret du 23 mars 1889 partagea la Régence en territoire de makhzen et en territoire de recrutement.

Le territoire de Makhzen fut formé par les caïdats des T.S.T. à l’exception de celui de Matmata. La population, dispensée des opérations annuelles de recrutement, fournissait le makhzen permanent et, à la réquisition de l’Autorité militaire du Résident, le  » makhzen non permanent  » ou  » goum non permanent « . Bien que situés en territoire militaire, les Ksouriens du caïdat de Matmata, sédentaires et souvent encore berbérophones, furent rattachés au territoire de recrutement et appelés à servir dans l’armée tunisienne. Toutefois, après avoir satisfait à leurs obligations militaires, ces montagnards purent également servir dans le Makhzen permanent ou s’engager, le cas échéant, dans les goums. Makhzen et goum non permanent seront plus ou moins directement à l’origine de toutes les formations levées depuis lors, par la France dans le Sud tunisien. Formations le plus souvent mixtes – à pied, à cheval, méharistes, motorisées, maritimes même – dont l’encadrement sera tantôt fourni par le Service des Affaires Indigènes, tantôt strictement militaire, souvent aussi hétérogène. Une terminologie flottante ne permet pas de les différencier aisément et facilite tout au contraire l’équivoque. L’énumération qui suit le prouvera.

Makhzen non permanent.

Prolongement du makhzen permanent, il fut organisé par le décret du 23 septembre 1914 et tomba en désuétude en 1919. En faisaient partie tous les hommes valides de 20 à 40 ans appartenant aux caïdats des Ouerghemma et du Nefzaoua et domiciliés sur leur territoire. Ils étaient répartis suivant leurs aptitudes et leur fortune en cavaliers, fantassins, méharistes, chameliers, patrons de barques et marins d’équipage (ces derniers provenaient de la population côtière des caïdats de Médénine, Zarzis, Gen Gardane) et furent appelés chaque fois que les circonstances l’exigèrent, encadrés par les cavaliers du Makhzen permanent.

Goums non permanents

Les premières levées effectuées localement par le Service des Renseignements reçurent ce nom qui appartenait à notre vocabulaire algérien. De nombreux officiers de ce service et officiers interprètes provenaient en effet des Bureaux arabes et des goums d’Algérie. Ils transplantèrent tout naturellement leurs habitudes et leur terminologie en Tunisie.

Avant 1914 la plus remarquable de ces levées fut effectuée en octobre 1896 : 875 méharistes, Mérazigues, commandés par le lieutenant Lebœuf, interdirent l’accès de la frontière tunisienne à un parti de Chaamba dissidents venus du Touat sous la conduite de leur chef Bou Kechta qui dut se soumettre à la suite de cet échec. Mais c’est surtout au cours de la première guerre mondiale que les goums non permanents rendirent de précieux services. Ils ont été pratiquement confondus avec le makhzen non permanent évoqué plus haut, car leurs origines étaient les mêmes. Cependant tandis que les mokhaznis non permanents ne se rassemblaient que pour fournir une certaine prestation et se dispersaient aussitôt après, les goumiers demeuraient en service tant que durait leur volontariat. Au cours des hostilités le ministre de la Guerre autorisa la levée de 500 goumiers (400 cavaliers, 100 fantassins) qui participèrent aux opérations contre les dissidents et à la défense de la frontière tunisienne contre les Senoussistes. Ils furent entretenus jusqu’en 1921.

L’institution survécut à la grande guerre. Chaque bureau des A.I. à l’exception de celui de Matmata dut tenir à jour un contrôle des goumiers. Les éléments de cette force supplétive pouvaient être appelés en tout ou en partie :

1°) en cas d’urgence par le Commandant Militaire;

2°) par le Général Commandant Supérieur;

3°) par le Résident Général.

A l’approche de la deuxième guerre mondiale, les goums ressuscitèrent dans les T.S.T. afin de surveiller la frontière tripolitaine et de couvrir les chantiers de la ligne Mareth – alors en construction – les uns dépendant directement du Ministère de la Guerre, les autres placés sous le commandement d’officiers des A.I.

Goum saharien motorisé.

Créé à Bordj Lebœuf vers 1938, cette unité entièrement motorisée fut de type militaire.

1er et 2e goums mixtes.

Organisés à la même époque dans la région de Dehibat ces goums, également militaires, étaient constitués de pelotons méharistes et de pelotons motorisés.

Goum Touazine.

Mis sur pied par le caïdat des Touazine et encadré par le bureau des A.I. de Ben Gardane, ce goum était précisément issu de l’institution des goums non permanents des T.S.T. Il paraît avoir été formé de cavaliers et battait l’estrade autour du point d’appui de Ben Gardane.

Goum méhariste, Compagnie saharienne de Tunisie, Goum saharien de Tunisie.

Ainsi qu’il arrive fréquemment dans l’histoire des unités le provisoire dure parfois longtemps : un élément des goums non permanents des T.S.T. levés en 1914 se maintint jusqu’à la seconde guerre mondiale inclusivement sous ces différentes appellations.

Dès le 5 février 1915, 200 goumiers méharistes Mérazigues avaient été recrutés et répartis entre les postes de Bir Pistor et Fort-Pervinquière qui furent évacués sur Bir Kecira (futur Bordj Lebœuf) au mois de septembre de la même année. Ce goum méhariste placé aux ordres du général commandant les troupes des T.S.T., avait pour mission d’une part d’assurer la sécurité du Nefzaoua, d’autre part de faire la police du Dakar, c’est-à-dire de la région située à l’Ouest de la ligne d’étapes Tataouine-Dehibat. Son point de stationnement ordinaire était Douz d’où il détachait des postes permanents à Bir Aouin et Bir Kecira. Par décret du 10 mars 1916 ce goum fut transformé eu Compagnie saharienne de Tunisie. Cette modification permit de lier par contrat les goumiers et d’améliorer l’encadrement et le matériel de l’unité. Celle-ci se conduisit très brillamment et parvint à remplir sa mission.

La Compagnie saharienne fut néanmoins supprimée à la date du 1er septembre 1919 et transformée en Goum méhariste de Tunisie relevant des A.I. Groupant des cavaliers du Makhzen, des goumiers méharistes et des goumiers à pied, cette unité assura seule la sécurité de la frontière tripolitaine de 1923 à 1939. Réoccupant les postes de M’Chiguig et de Djenneïen qui avaient été abandonnés depuis 1914, elle réalisa notre installation effective dans le Sahara tunisien, relevant en 1924 les forces supplétives algériennes qui occupaient encore la région située entre M’Chiguig et Bir Pistor et construisant en face de Ghadames, de 1924 à 1927, le poste de Fort-Saint.

Cette formation peut être considérée comme l’ancêtre des unités sahariennes régulières des T.S.T. qui virent le jour après 1945. A la suite de l’armistice de 1940 toutes les formations du Sud tunisien de type militaire furent dissoutes sans avoir vu le feu : Goum saharien de Tunisie, Goum motorisé, 1er et 2e Goums mixtes, Goum touazine et tous les goums non permanents des bureaux des A.I.

Seuls demeurèrent les Makhzen des Affaires Indigènes, numériquement insuffisants et mal équipés pour assurer la police dans l’extrême Sud.

Peloton méhariste F.M.T. n° 56.

Au début de 1941 dans le cadre théoriquement civil des F.M.T. (Forces Makhzen de Tunisie), le peloton méhariste n° 56 fut mis sur pied à Bordj Lebœuf. Malheureusement il ne devait montrer par la suite aucune des brillantes qualités des anciens goums tunisiens. En effet au moment de l’irruption italienne dans les T.S.T. en décembre 1942 ses éléments désertèrent pour la plupart et abandonnèrent les postes de M’Chiguig, Djeneïn et celui de Fort-Saint où l’adjudant Carkouet se fit tuer le 30 décembre en défendant à lui tout seul son bordj contre la colonne de Ghadames. A la libération de la Tunisie le peloton n° 56 ne comptait plus qu’une dizaine de survivants, tous anciens du goum saharien.

Goum méhariste de Kébili.

A partir de cette poignée de fidèles un goum méhariste strictement militaire fut reconstitué dans le caïdat du Nefzaoua en 1943-1944 mais composé de jeunes recrues inexpérimentées et plus ou moins impressionnées par la dissidence qui sévissait dans leurs tribus, il ne fut pas plus glorieux que le peloton n° 56 malgré la mort héroïque du lieutenant Lavoix, le 4 mai 1944, au combat de l’Oued Rhédami (ou Ghadamsi) El Guebli. Ce goum peu combatif fut à son tour dissous en 1945-1946 et le Commandant local dut innover et faire appel aux Sahariens d’Algérie pour assurer la police du Sud tunisien.

Compagnie saharienne du Sanrha.

Cette compagnie saharienne mixte – un peloton porté et de commandement, deux pelotons méharistes – a été formé en 1945 à Remada avec une majorité algérienne de Chaamba. Elle tirait son nom du Djebel Senghar ou Sanrhar (lieu dit situé en Tunisie au Nord-Ouest de l’Erg El Djeneïen, et fut utilisée pour la réduction des derniers fellagah du Nefzaoua.

Les difficultés nouvelles qui résultaient de la récente émancipation de la Lybie et les liaisons routières qui unissaient Tunis au Fezzan imposaient un redoublement de vigilance dans le Sud tunisien.

Ce souci fut à l’origine de la reconstitution d’une unité saharienne tunisienne vers 1947.

Compagnie saharienne des Mérazigues.

Les nomades de Douz et de Kébili eurent tôt fait de rejoindre cette compagnie dont le nom même évoquait leur race et leurs traditions.

Le maintien de deux unités sahariennes dans le mouchoir de poche que paraît être le Sahara tunisien sembla bientôt un luxe coûteux puisqu’il doublait les servitudes de l’une et de l’autre. Le fusionnement de ces compagnies fut opéré en 1948 à Remada et donna la Compagnie saharienne du Sud tunisien où se retrouvaient Mérazigues, Chaamba et quelques Touareg.

C.S.S.T., G.S.S.T., C.M.S.T.

Cette compagnie se transforma très vite en un Groupement saharien du Sud tunisien très puissant et très moderne au sein duquel pelotons portés et pelotons méharistes se constituèrent (2).

En 1955, ce groupement mixte se dédoubla pour donner naissance à deux entités homogènes : le G.S.S.T. conserva les pelotons portés tandis que les pelotons méharistes se retrouvèrent à Bordj-Lebœuf, dans la Compagnie Méhariste du Sud Tunisien. L’existence de cette dernière devait être éphémère puisqu’on 1956 la Tunisie accédait à son indépendance.

Le G.S.S.T. se sépara de son personnel tunisien et il se transporta dans le Sahara algérien où il survit encore, conservant la tradition de la Compagnie Saharienne de Tunisie de 1916.

Les événements de 1952, dont le souvenir est encore trop récent pour qu’il soit nécessaire de les rappeler, n’ont pas manqué de provoquer, le 8 septembre 1953, l’ultime levée des goums non permanents des T.S.T.

Ceux-ci, recrutés par voie de volontariat, furent de deux types :

– les uns, de faible effectif, renforcèrent les makhzens de certains bureaux des A.I. (Matmata, Medenine, Tatahouine) qui en assurèrent l’encadrement ;

– les autres, encadrés par des officiers et sous-officiers des troupes de Tunisie ainsi que par des mokhaznis, s’unirent dans un ensemble opérationnel connu sous le nom de Goums et Commandos des T.S.T.

G.C.T.S.T. et G.S.T.S.T.

Cette formation offrait un aspect des plus pittoresques : forte de trois goums à pied et d’un commando fourni par le G.S.S.T. et le 3e B.I.L.A., elle disposait de moyens de renforcement très modernes (peloton cynophile, transmissions, véhicules) et fut employée avec succès de part et d’autre du Chott el Fedjadj, entre Gabès et Gafsa (Bordjel Hafay, Bordj Fedjedj, Tamerza).

Afin d’éviter la confusion avec les Goums de Tunisie que le général DE LA TOUR avait créés sur l’ensemble de la Régence en 1954, le G.C.T.S.T. troqua son titre en 1955 contre celui de G.S.T.S.T. (Groupement de Supplétifs des T.S.T.).

En 1956, ces derniers goumiers des Territoires du Sud furent désarmés et licenciés ; ils partirent avec tristesse. La dissolution des makhzens des A.I. suivit de peu celle de nos goums non permanents. Avec eux, disparaissait le dernier élément de la présence française dans le Sud Tunisien.

S’il est aisé de camper la silhouette folklorique de ces guerriers que le service intérieur et le service de garnison ne tracassèrent jamais, il serait illusoire de vouloir attribuer un uniforme à chacune de leurs formations : seules les unités régulières en possédèrent, tandis que les supplétifs, les non permanents se reconnaissaient seulement à une pièce d’équipement, au port du fusil 86 et, plus encore, au merveilleux sourire qu’ils offraient à leur chef.

Le costume des bédouins du Sud Tunisien était porté par la plupart d’entre eux : culotte bouffante de toile blanche, beige, rosé, orange ou jaune serrée en dessous du genou. Parfois chemise, parfois gilet oriental à soutaches de couleur très variable : courte gandoura blanche ou écrue, chéchia ronde rouge brun entourée d’un chèche blanc ou écru. Le type de chaussures variait selon la nature du sol qu’elles devaient fouler : sur le sable, le plus souvent, naïls, mais en hiver les Merazigues chaussaient des affen – chaussons montants en poils de chèvre de fabrication locale qui pouvaient être utilisés par les méharistes lorsqu’ils étaient en selle. Sur le rocher ou les cailloux, les balghas – chaussures en cuir jaune sans talon – étaient préférées par les piétons. En hiver, pardessus ces effets, burnous blanc ou écru, mais plus souvent cachabia – grossière dalmatique de laine rayée de blanc et de bure dans le sens de la hauteur – ou houli, pièce de lainage blanc de 5 mètres de long et de 1 mètre 45 de large, à l’intérieur de laquelle on se drape comme dans une toge romaine.

Le guerrier du Sud Tunisien avait coutume de revêtir quelques équipements traditionnels : à sa ceinture pendait, dans son fourreau, un couteau effilé destiné à l’égorgement rituel du gibier et du bétail. Sur son dos oscillaient une outre – guerba ou smat – parfois un bidon de l’armée italienne, et une musette de tapisserie locale ou mekhla ornée de motifs géométriques berbères qui renfermait les vivres, le rasoir, le savon, la cuvette de cuivre ou menassa, le nécessaire à couture, la théière en fer émaillé… Parfois aussi une petite mekhla supplémentaire contenait les munitions, la ficelle et le chiffon pour l’entretien de l’arme.

En été, un large chapeau de paille à haute calotte orné de pièces de cuir, le mdol, avec un lacet en guise de jugulaire, recouvrait souvent la chéchia et le chèche.

L’origine ethnique des uns et des autres se discernait à quelques détails caractéristiques : tatouage, broderie de la mekhla, enroulement du chèche, allure, type classique.

Les chameaux exhibaient les marques de leur fraction – taba ou sima – imposées de façon indélébile par scarification.

Néanmoins, quelques particularités vestimentaires distinguèrent certaines unités et, de surcroît, toutes les formations du Sud Tunisien ont fait choix d’un insigne.

Makhzen des A.I.

Les cavaliers portaient par-dessus leurs effets personnels un burnous bleu de roi passepoilé de jonquille dont les deux bords étaient reliés par une bande pectorale garance. De part et d’autre de celle-ci, étaient éventuellement cousus les galons de son propriétaire, de laine jonquille ou d’argent, selon le grade.

Armement : mousqueton 92 ou 16, sabre modèle 1806 assujetti sous le quartier gauche de la selle, équipements du modèle 86 ou du modèle saharien ou, plus simplement, une seule cartouchière, souvent de cuir rouge, fixée au ceinturon par deux passants.

Harnachement de monture de type arabe en filali brodé avec bissac de tapisserie multicolore. Applications de henné sur certaines parties des robes claires. Rarement caparaçon de fantasia aux couleurs éclatantes et muni de grelots. Brins de laine multicolores tressés avec la crinière et la naissance de la queue.

Le makhzen du Nefzaoua comptait un peloton méhariste basé à Douz, muni de burnous bleu de roi comme tous les pelotons à cheval.

Compagnie saharienne de Tunisie, Goums sahariens, Goum motorisé, Compagnies sahariennes, G.S.S.T.

Ces unités étaient dotées des tenues réglementaires des troupes sahariennes. Leur burnous, qui avait été rouge entre 1945 et 1949, fut bleu marine foncé au G.S.S.T. et à la C.M.S.T. (3).

Goums et makhzens non permanents.

Ces éléments percevaient une panoplie des plus rudimentaires lorsqu’ils rejoignaient le bureau des A.I. qui les avait convoqués. Certains goumiers qui avaient été ainsi rassemblés pour de courtes périodes avant 1939 faisaient même observer avec désappointement que leurs fusils 86 étaient dépourvus de bretelle !

G.C.T.S.T. et G.S.T.S.T.

Tandis que les goumiers avaient simplement endossé une gandoura écrue par-dessus leurs nippes personnelles, les réguliers du commando – sahariens et  » joyeux  » – disposaient de la garde-robe saharienne et les bataillonnaires adoptèrent même pour coiffure opérationnelle le chèche monté à l’algérienne.

En 1955, pour la saison froide, la plupart des goumiers perçurent tenue de drap 46 et brodequins mais n’en conservèrent pas moins mekhla et guerba.

Lors des fêtes et prises d’armes, la tête de colonne des G.C.T.S.T. était formée par une singulière clique originaire de la région de Tatahouine : deux grands danseurs noirs aux longues fustanelles et aux gilets orientaux de toile blanche battaient en cadence d’énormes tambours ou bendirs, tandis qu’un troisième faisait miauler sa raïta.

Insignes.

Toutes les formations sahariennes ou supplétives du Sud Tunisien ont eu leur insigne, souvent fabriqué sur place en petit nombre par un artisan anonyme. La collection complète groupe, semble-t-il, 25 exemplaires dont voici la description sommaire :

– Goum saharien de Tunisie : croix du Sud, méhariste et sa monture de face. Devise arabe : jusqu’à la fin. Fabrication locale : modèle argent. Fabrication Drago : modèle doré.

– Goum saharien motorisé : avant d’une auto-mitrailleuse, tour de Bordj-Lebœuf, étoile dans un croissant. Fabrication Drago.

– 1er Goum mixte : site de Dehibat sur fond montagneux en émail jaune. Ciel émail bleu. Croissant et étoile émail rouge. Cadre triangulaire. Les caractères dorés 1. G, M sont disposés respectivement sur chacun des trois sommets de celui-ci. Fabrication Chobillon.

– 2e Goum mixte : chameau à roulettes dans un croissant émaillé. Fabrication indéterminée.

– Makhzen des A.I. : cavalier au burnous bleu, le sabre à la main, dans un croissant. Trois variantes connues :

1° inscription française makhzen du Sud Tunisien;

2° inscription arabe makhzen du Sud Tunisien ;

3° inscription arabe : vers le chef de Tatahouine. Fabrication Drago.

– Makhzen des A.I. de Matmata : étoile à 5 branches, bordj et paysage montagneux. Inscription arabe : Matmata. Deux variantes : étoile pleine, étoile ajourée. Fabrication Drago.

– Goum Touazine : cavalier debout près de son cheval dans un croissant. Fabrication Drago.

– Goum méhariste de Kebili : rahia, méhariste à pied en métal blanc, dune dorée. Devise arabe : la victoire est en Dieu, qu’il nous la donne vite. Fabrication indéterminée.

– Compagnie du Sahnar. Deux modèles :

1° mâchoire de chameau et glaive romain. Cuivre. Fabrication locale;

2° tête de chameau dans une étoile en émail bleu avec les initiales C.S.S., le tout sur croix du Sud. Inscription arabe : Compagnie du Sahnar. Fabrication Drago.

– Compagnie des Merazigues : méhariste sur sa monture de profil se détachant sur une croix du Sud verte, entourés d’un croissant. Inscription arabe : Compagnie saharienne des Mérazigues. Fabrication Drago.

– G.S.S.T. : modèle analogue au deuxième type d’insigne de la C.S.S. : tête de chameau dans une étoile bleue avec initiales : G.S.S.T. Inscription arabe : Groupement saharien. Fabrication Drago.

– C.M.S.T. : méhariste avec képi et sa monture de profil en émail sur croix du Sud. Fabrication Drago.

– G.C.T.S.T. Deux modèles cuivre fabrication locale :

1° modèle commando poignard U.S. et croix du Sud. Initiales : G.C.T.S.T.;

2° modèle goums : poignard de Dehibat et croix du Sud. Initiales : G.C.T.S.T.

– G.S.T.S.T. : analogue au précédent modèle goums. Initiales : G.S.T.S.T.

Signalons pour mémoire les insignes suivants qui furent portés par certains gradés de ces formations :

– C.S.T.T. : rameau d’olivier, arc de triomphe de Sbeitla sur fond d’émail bleu, le tout dans un croissant avec les inscriptions S.P.E.S. Tunisie. Fabrication Drago.

– Division Sud : tête de chameau et marabout dorés dans un croissant avec l’inscription : Sud, le tout sur Croix du Sud. Fabrication Drago.

– A.I. Tunisie : croix du Sud bleue et croissant doré. Inscription : A.I. Tunisie. Fabrication Drago.

– A.M.M. 2 modèles :

1° bouclier targui bleu avec l’inscription française A.M.M., des caractères tifinagh et l’inscription arabe : II invite à la fraternité et celui qui dit le contraire est un incroyant. Fabrication indéterminée;

2° bouclier targui en métal blanc, croissant et tête de sphynx dorés, 2 sabres croisés. Fabrication Drago.

Enfin, certains gradés et goumiers du Sud Tunisien ont aussi parfois porté comme insignes des emblèmes d’argent confectionnés par les bijoutiers Israélites de Djerba, Zarzis, Medenine et Tatahouine pour les dignitaires des pittoresques ordres de chevalerie du Sud (4) : cafard de Medine, scorpion de Zarzis, croix du Sud.

Fanions.

La plupart des officiers qui commandèrent ces formations firent confectionner des fanions qui se portaient soit à l’extrémité d’une lance, celle-ci souvent ornée d’une queue de cheval – le babous – soit au bout du fusil ou du mousqueton. Les emblèmes qui se rattachaient au service des A.I. étaient généralement de drap bleu céleste tandis que les unités plus strictement militaires adoptaient volontiers l’une des couleurs chères aux Musulmans – le vert, le rouge, le jaune – et faisaient appliquer ou broder leur insigne et leur devise sur ce fond.

Il est souvent aisé de confondre ces formations du Sud Tunisien pourtant si originales, avec d’autres institutions de la Régence dont les appellations génériques masquent le caractère particulier. Citons ces dernières pour mémoire et rappelons que la confusion était encore facilitée par le fait que de nombreux bédouins des T.S.T., à la façon des Suisses de l’Ancien Régime, allaient y prendre du service.

Oudjak.

Les contrôleurs civils de Tunisie disposaient de quelques cavaliers ou spahis de l’Oudjak qui n’étaient autres que les cadets des Deiras ou spahis de commune mixte d’Algérie. Ils avaient adopté jusqu’au burnous de ces derniers, de couleur bleu de roi liseré de rouge et portaient une tenue de drap de même teinte de coupe militaire.

Insigne : spahi bleu sur cheval cabré, palmier, marabout, le tout dans un croissant. Fabrication Drago.

Makhzen mobile de Tunisie.

Au nombre de trois dans la Régence, ces unités de police formaient la réserve de la Résidence. Deux d’entre elles demeuraient non loin des T.S.T., l’une à Gafsa, l’autre à Sfax. Insigne : gazelle galopant dans un croissant. Fabrication Drago.

Goums de Tunisie.

Créés par le général de la TOUR, sur le modèle marocain, ces goums militaires avaient été répartis sur l’ensemble de la Régence. L’un était basé à El Hamma de Gabès, au voisinage immédiat des T.S.T. Insigne : tête de lion, Koumia, emblème tunisien. Fabrication Augis.

Il convient de rappeler aussi que d’autres goums et d’autres compagnies sahariennes que nos formations tunisiennes ont, pour la bonne cause, travaillé dans les T.S.T. et ces intrusions constituent une occasion supplémentaire de quiproquo. La Compagnie saharienne de Tidikelt et le makhzen d’El Oued ont ainsi évolué aux abords de Ghadames de 1914 à 1934. Plus tard, le goum d’El Oued et la Compagnie méhariste de l’Erg Oriental ont souvent visité le parcours Marazig. Au cours de ces conflits, en dépit des particularités ethniques, Algériens et Tunisiens ont monté face à l’Est une garde vigilante sur cette frontière de l’Occident et plus d’une fois y mêlèrent leurs sangs fraternellement.

Enfin, pendant les années qui suivirent 1945, le ravitaillement des garnisons françaises du Fezzan se fit par voie routière à partir de Tunis et traversa les T.S.T.

Ce transit amena fréquemment des éléments de la 3e C.S.P.L.E. et de la C.S.I.F. au contact des Sahariens tunisiens qui, de leur côté, occupaient Derdj, Sinaoun et Ghadames.

La longue et patiente fidélité de ces authentiques soldats de la France méritait d’être rappelée. Qui eut l’honneur de les commander n’oubliera jamais leur rusticité, leur endurance, leur sens du pistage, leur dévouement, mais leurs pittoresques habitudes sont en outre susceptibles d’inspirer les amateurs de dioramas : fantasias à pied, à cheval ou à chameau, danses des fusils, courses de chameau, fête annuelle du chameau (Ma’rdh el Ibel), mariages, transhumance, scènes de ksour et de souks, dans le cadre très particulier des Guelaa à Ghorfa. Les anecdotes spectaculaires ne manquent pas non plus dans leur geste : mort héroïque du marquis de Mores le 7 juin 1896, non loin de M’Chiguig. Combats de 1914-1918, souvent très durs (5), aux côtés des « joyeux », tirailleurs, territoriaux, zouaves alsaciens-lorrains et spahis du détachement du Sud Tunisien. Charge du lieutenant de La Brière contre les chars italiens le 23 janvier 1943. Engagements dans le Dahar de la colonne Leclerc que plusieurs mokhaznis et goumiers guidèrent du Ksar Rhilane à l’Oued el Akarit.Rencontres plus récentes enfin…

Le mot de l’un de ces goumiers à un officier en 1935 expliquera et, du même coup, fera apprécier la charmante fantaisie vestimentaire des supplétifs des T.S.T. :  » Je suis venu vers toi non pas comme goumier pour toucher une solde, mais comme ton ami. Je suis le fils du cheika des Zorgane et chaque fois que ma fraction va à la guerre, un homme de mon sang la dirige. Ne me force pas à revêtir une gandoura kaki de soldat, mais laisse-moi porter mon houli blanc de bonne famille.  »

Notes :

(1) La Gendarmerie nationale ne fut introduite dans les T.S.T. qu’en 1943. Jusqu’à cette date, les cavaliers du makhzen y exercèrent les fonctions de gendarme.

(2) Voir l’article  » Les formations sahariennes « , par J.G.F, dans le bulletin n° 5 de la S.C.F.H. de septembre 1955 et le bulletin n° 6 de novembre 1955.

(3) Pour préciser la tenue portée par la Compagnie saharienne de Tunisie de 1916, on se reportera utilement à l’article  » Compagnies sahariennes 1914  » par A. BRONNER (planche 178), paru dans le bulletin n » 2 de la S.C.F.H. en mars 1956. Pour les tenues plus récentes, consulter l’article  » Les Méharistes  » par le capitaine BASSAC, paru dans les bulletins nos 2 et 3 de l’année 1955.

(4) Les garnisons de Tunisie ont ainsi donné le jour, entre 1889 et 1914, à un certain nombre d’ordres de chevalerie : le cafard de Medenine, le clou de Gafsa, le scorpion de Zarzis, le criquet de Douamis, la chouette du Zaghouan, la cigogne de Bou-ZniKa, la gargoulette de Nabeul, l’étoile de Gabês, le dacus sfaxien. Ces aimables distinctions s’apparentent aux ordres de chevalerie qui existaient à la même époque dans le Sahara algérien et dont le charmant musée saharien d’El-Oued conserve encore quelques échantillons.

(5) Durant les opérations du Sud Tunisien, nous avons perdu (y compris les éléments Indigènes) 784 morts et disparus, 264 blessés et 1.548 morts de maladie, soit un total de 2.560 hommes.

BIBLIOGRAPHIE

o Historique du Service des Affaires Indigènes de Tunisie (1881-1930) par le capitaine CHAVANNE. Imprimerie Berthod. Bourg, 1931.

o Le Sahara tunisien. Historique du goum saharien de Tunisie. Imprimerie Berthod. Bourg.

o L’Armée tunisienne, par le commandant R. DREVET. Imprimerie Ch. Weber. Tunis, 1922.

o Parcours marazig, par Jean SERAN. Imprimerie La Rapide. Tunis, 1948.

o Les Armées françaises d’outre-mer. L’Armée française en Tunisie. Imprimerie Nationale, 1931.

o Bonne humeur et distinctions honorifiques. Le Dacus sfaxien a eu de nombreux et pittoresques cousins. Articles parus dans  » La Dépêche de Tunis  »  » du 29 septembre et du 18 octobre 1951.

o Revue historique de l’armée, 1955, n° 1 (voir en particulier l’article Le front sud tunisien 1915-1918, par le capitaine DE MONTALEMBERT).

o Historiques des bataillons d’Infanterie Légère d’Afrique.