LA SABRETACHE

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Les chasseurs d’Afrique au Mexique

Par le colonel P. GUINARD (extrait du Carnet n° 25).

Automne 1861, Espagne, France, Grande-Bretagne viennent de décider d’intervenir au Mexique, en principe pour sauvegarder les vies et les intérêts de leurs nationaux dans ce pays troublé par de longues années de luttes intestines (Convention de Londres, 31 octobre 1861). Pour NAPOLÉON III le but, inavoué, de l’entreprise est en réalité d’instaurer là-bas un pouvoir fort, de préférence monarchique, capable de faire barrage à la pénétration yankee en Amérique Latine.

Qu’à-t-il dit à ce sujet au contre-amiral JURIEN DE LA GRAVIERE, chef désigné des forces françaises destinées à l’opération, convoqué à Compiègne où la cour se trouve encore ? En tous cas, ils ont traité de l’organisation des troupes à mettre à terre, comme en témoigne cette copie de lettre de l’Empereur au ministre de la marine (1), document qu’il faut connaître, car il constitue, en quelque sorte, l’acte de naissance de la cavalerie du corps expéditionnaire :
” Compiègne, le 4 novembre 1861.

Mon cher Monsieur CHASSELOUP

Je viens de voir l’amiral, et après avoir causé avec lu, voici ce que j’ai décidé et pour ne pas multiplier les lettres, je vous prie de communiquer la mienne au Maréchal, Ministre de la Guerre.

Le corps expéditionnaire se composera ;

– 1°) de 1 280 hommes d’infanterie de marine;

150 hommes d’artillerie de marine;

500 zouaves avec un chef de bataillon qui soit très capable et qui ait fait la guerre;

450 fusiliers de marine;

25 cavaliers à pied, mais emportant leur harnachement.

– 2°) Equipement complet d’objets de campement pour 2405 hommes, tentes abri, bidons, capotes pour les marins.

– 3°) Une section légère du train pour ambulance, réserve de cartouches et bagages.

– 4°) Un second approvisionnement pour la batterie de 4 afin que chaque pièce ait au moins 400 coups à tirer. Cet approvisionnement serait dans des coffres et pourrait être porté sur des mulets.

– 5°) Les 25 cavaliers devant servir d’escorte à l’amiral prendraient leurs chevaux à La Havane, l’artillerie achèterait également ses chevaux et mulets au même endroit, mais elle emporterait ses harnais

De cette manière le petit corps expéditionnaire serait bien organisé. Les zouaves, bien commandés, donneraient du ton et de l’expérience à l’infanterie de marine ; et avec les 5000 espagnols on pourrait aller droit à Mexico.

Comme je ne voudrais pas retarder l’expédition, l’amiral pourra prendre les zouaves en passant par Alger et le reste du matériel irait rejoindre l’amiral, sur un nouveau transport.

Il faut que le rendez-vous général soit à La Havane.

Veuillez donner des ordres en conséquence et croyez en ma sincère amitié.

Signé : NAPOLEON

P.S. – Un officier d’Etat-major serait aussi nécessaire . DUPIN ou LATOUR DU PIN, qui revient de Chine, a demandé à faire partie de l’expédition, mais j’ignore s’il est capable.

Il va sans dire que vous donnerez l’ordre à l’expédition de partir le plus tôt possible. Il est désirable que le vaisseau amiral soit accompagné d’un aviso ”

Texte curieux, où le souci du détail voisine avec l’incohérence. Le souverain précise que le chef de bataillon des zouaves doit avoir fait la guerre ; il suggère un nom d’officier d état-major ; mais il n’indique pas où seront pris les cavaliers d escorte et la section légère du train ; il veut que l’expédition parte vite, mais il retarde son arrivée en allongeant l’escale de La Havane par l’obligation d’y acheter chevaux et mulets, en outre, il handicape les éléments montés ou attelés en les faisant entrer en campagne avec des animaux non connus. Heureusement, les contre-ordres suivent les ordres, et c’est finalement un peloton bien encadré du 3e escadron du 2e de Chasseurs d’Afrique, composé de gens triés sur le volet, aux ordres de M. PAPLORÉ, sous-lieutenant, qui est embarqué, avec ses montures, à Mers-el-Kebir, sur l’Aube, transport-écurie, à voiles et à vapeur, deux semaines après l’entretien de Compiègne (2).

Que dire de cette première traversée de l’Atlantique par des chasseurs d’Afrique ? Ils voisinent avec les muletiers des zouaves et des éléments du train des équipages et du train d’artillerie, ces derniers non prévus initialement ; au total, dix officiers et deux cent cinquante-quatre soldats.

Leurs chevaux ont été hissés à bord par des palans, grâce à deux sangles passées sous le ventre; ils sont installés dans les batteries avec les autres animaux de selle, bât ou trait, destinés à l’expédition; en tout, deux cent quarante-huit passagers quadrupèdes ; un rapport de l’officier d’état-major finalement désigné, le capitaine CAPITAN, permet de connaître les dispositions prises à leur sujet en matière d’hygiène (3) :

” … Chaque jour on dirige des jets de pompe sur leurs jambes pour combattre les engorgements ; on mélange au barbotage de midi une certaine quantité de sulfate de soude pour prévenir la constipation et les rétentions d’urine. Dans le milieu du bâtiment, le renouvellement de l’air est activement secondé par le tirage que détermine la chaleur de la machine; aux extrémités, on essaie de neutraliser la mauvaise odeur au moyen du chlorure de chaux et de fréquents lavages… “.

Une première escale à Santa Cruz de Tenerife point initial de regroupement de la force navale française (24 novembre 1861), ne permet pas de ” faire ” tout le charbon demandé. A Fort de France de la Martinique, chevaux et mulets sont mis à terre, au piquet sur la savane, pour se reposer des vingt-six jours passés à bord depuis Oran ; les chasseurs montent leurs tentes sur cette vaste esplanade bordant la mer et dominée par la statue de l’Impératrice JOSÉPHINE ; ils bivouaquent là pour la plus grande joie de la population, ravie de ce spectacle inédit qui dure une semaine (4. L’Aube appareille ensuite à destination de Cuba et mouille à La Havane pour y embarquer un supplément d’équidés achetés sur place. Elle arrive enfin à Veracruz, un peu moins de deux mois après son départ d’Algérie ; ses passagers quittent son bord le 14 janvier 1862, quatre jours après le débarquement de l’amiral et des premiers détachements français. Sur le total des animaux transportés, douze sont morts pendant la traversée, sept ont dû être réformés ou abattus, sans qu’il soit possible de savoir exactement dans quelle mesure ces pertes ont affecté la cavalerie (4 bis).

A terre, une des premières missions du peloton PAPLOBÉ consiste à fournir quatre chasseurs pour escorter le capitaine CAPITAN, dépêché par l’amiral auprès du général mexicain URAGA, en visite de courtoisie avec présents (cigares et vin) (5). Drôle d’adversaire que ce général ; il assure le blocus des forces européennes dans les trois localités tenues par elles (Veracruz, La Tejeria, Medellin, ces deux derniers points à seize et dix-huit kilomètres du premier) : il ne leur en procure pas moins du bétail quand il apprend qu’elles manquent de viande fraîche, d’où les présents portés en matière de remerciement ; il doit s’opposer à l’avance des envahisseurs : il les laisse toutefois progresser de treize kilomètres de plus à l’intérieur, jusqu’à San Juan de la Loma (6) pour leur permettre de mieux se ravitailler en eau ; en revanche, en évacuant Veracruz sans résistance, il a emmené tous les moyens de transport et n’en laisse arriver aucun de l’intérieur : de sorte que les six mille Espagnols, trois mille Français (7), sept cents Anglais débarqués ne peuvent, faute d’éléments de convoi, entamer aucune action d’envergure vers Mexico. D’ailleurs, dans ce début de campagne, rien n’est normal, ou, tout au moins, conforme aux dispositions de la convention de Londres ; l’action commune des alliés devait être combinée : les Espagnols de Cuba ont occupé Vera-cruz dès le 17 décembre 1861, sans en prévenir leurs coéquipiers ; les commandants en chef devaient se montrer fermes à leur arrivée : au lieu d’un ultimatum, ils ont adressé une proclamation aux Mexicains, puis une note conciliante au gouvernement de JUAREZ, tout en manifestant le désir de conduire leurs troupes dans une zone plus saine que celle dans laquelle elles se trouvent actuellement.

Aussi ne faut-il pas s’étonner de la réaction de NAPOLÉON ni quand il apprend l’occupation prématurée de Veracruz ; pensant que les Espagnols jouent un jeu différent du sien et voulant préserver sa liberté d’action vis-à-vis d’eux, il décide d’augmenter l’effectif des forces terrestres françaises du Mexique par l’envoi d’une brigade de quatre mille cinq cents hommes de toutes armes, aux ordres du général comte DE LORENCEZ.

C’est ainsi que le peloton PAPLORÉ se trouve bientôt suivi par le reste de son escadron (capitaine DE FOUCAULD). L’embarquement, à Oran, le 30 janvier 1862, pose de nombreux problèmes : l’effectif des animaux, le volume du matériel dépassent les possibilités du transport désigné, le ” Finistère “.

Finalement, celui-ci appareille surchargé, avec des sacs d’orge jusque dans les porte-haubans et vingt-quatre chevaux de plus que prévu pour les Chasseurs d’Afrique ; en revanche, il laisse à terre une partie de la compagnie du train qui devait être prise également. Le roulis, imposant la fermeture des sabords avant même l’escale de Tenerife, rend la traversée très pénible pour les trois cent quatre-vingt-un passagers quadrupèdes entassés à bord au titre des divers détachements ; vingt-neuf meurent avant l’arrivée à Fort de France (28 février 1862) ; un repos de dix jours sur la Savane permet de rétablir les survivants qui sont finalement débarqués à Veracruz le 25 mars (8).

Pendant ce temps, ministres mexicains, diplomates et chefs militaires alliés continuent à parlementer. Du moins l’amiral JURIEN en profite-t-il pour s’organiser un convoi en faisant appel aux ressources de l’escadre et de La Havane ; il a hâte de se mettre en route vers l’intérieur, car le climat malsain de la zone de stationnement de ses troupes (“terres chaudes”) commence à entamer sérieusement les effectifs. Heureusement, une convention signée le 19 février à la Soledad, tout en prévoyant l’ouverture de négociations, donne accès aux alliés dans les régions salubres ; mais elle précise qu’en cas de rupture, ils devront rétrograder dans les ” terres chaudes “, au pied des positions mexicaines commandant l’accès aux “terres tempérées”, dans lesquelles leurs hôpitaux seront laissés ” sous la sauvegarde de la nation mexicaine “.

La colonne française se met en route le 26 février, partant de La Tejeria où elle est réunie depuis la veille, et conduite par l’amiral lui-même. La première journée de marche est très dure : traversant une zone dépourvue de points d’eau, surchargés par l’obligation de porter quatre jours de vivres dans leurs sacs, anémiés et pas entraînés, sauf les zouaves, les fantassins tombent en route ; arrivés au lieu choisi pour le bivouac, les chasseurs retournent en arrière, porter à boire aux traînards ; ils s’ingénient de mille manières (9). Les étapes suivantes sont franchies plus facilement, les hommes s’aguerrissant et marchant plus aisément, d’abord dans les ” terres tempérées “, entre 700 et 1400 mètres, au-dessus du niveau de la mer, puis dans les “terres froides”, plateau d’altitude moyenne supérieur à 2000 mètres et dominé par les plus hauts sommets du Mexique. C’est dans cette dernière région, et sur une variante de la route de Veracruz à Puebla par Orizaba que se trouve la petite ville de Tehuacan, garnison assignée aux Français en application de la convention de La Soledad ; ils y arrivent le 13 mars, dans un ordre parfait, chasseurs d’Afrique en tête (10), après avoir mis seize jours pour parcourir environ deux cents kilomètres, mais n’y restent même pas trois semaines. Les relations avec les Mexicains se tendent; l’amiral décide de regagner les ” terres chaudes” dans les plus brefs délais pour retrouver sa liberté d’action dans les conditions fixées par la convention de la Soledad, encore elle. Le mouvement rétrograde commence le 1er avril, le 5, la colonne arrive à Orizaba (altitude 1300 m); elle y séjourne vingt-quatre heures, laissant ses malades à la garde des Espagnols qui sont installés là ; le 8, elle fait sa jonction avec les premiers détachements de la brigade de renfort, stoppés à Cordova (900 m d’altitude) ; le peloton PAPLORÉ retrouve alors une partie de ses camarades d’escadron, les autres étant encore échelonnés sur la route venant de Veracruz : au Potreru (“terres tempérées”) et à La Soledad ( ” terres chaudes “) (11).

Entre temps l’amiral a reçu de Paris (3 avril) des instructions l’incitant à marcher sur Mexico sans s’occuper des Anglo-Espagnols. Ceux-ci, désapprouvant notre attitude, décident de retirer leurs troupes du Mexique (9 avril). Les français, refusant d’éventuelles négociations, adressent au peuple mexicain une proclamation qui est une déclaration de guerre au gouvernement de JUAREZ (16 avril) ; les éléments venus de Tehuacan, comme ceux arrivés de France et d’Algérie, demeurent toutefois dans leurs bivouacs, attendant d’être dépassés par les Espagnols en retraite pour gagner à leur tour les “terres chaudes”, puis commencer les hostilités en séjournant le moins possible dans cette zone malsaine où le “vomito negro” (fièvre jaune) commence à sévir.

Mais les Mexicains de l’armée d’Orient occupent Orizaba sans même que tous les Espagnols en soient partis. Le général ZARAGOZA, qui est à leur tête depuis deux mois à la place d’URAGA, fait parvenir au général DE LORENCEZ une note que ce dernier, en la recevant le 19 avril au matin, interprète comme menaçante pour la sécurité de ses malades laissés en arrière. De ce fait, le commandant des troupes françaises (l’amiral, qui a reçu sa troisième étoile, n’a plus que la haute direction de l’expédition et le commandement de la division navale) s’estime dégagé des obligations de la convention de La Soledad ; il décide donc de se mettre en route immédiatement pour Orizaba, avec la plupart des forces qu’il a sous la main. Le contact est pris le jour même, moins de deux heures après le départ de Cordova, au Fortin, avec un détachement adverse, venu en mission de renseignement et fort d’une quarantaine d’hommes selon un ouvrage mexicain.

Les Chasseurs d’Afrique ont les honneurs de ce premier combat : conduits par le capitaine d’état-major CAPITAN, deux de leurs pelotons dont celui de M. PAPLORÉ, au total trente-cinq cavaliers environ, chargent en colonne par quatre sur la route qui descend puis remonte en lacets les pentes abruptes de la Barranca de Metlac, ravin de cent mètres de profondeur ; malgré les difficultés du terrain, ils rattrapent l’adversaire qui a rompu devant eux, et, sans pertes, lui tuent cinq hommes, en blessent un autre, s’emparent de dix autres encore, de quinze chevaux et d’un certain nombre d’armes ; petite affaire, mais dont le principal résultat, écrit le capitaine CAPITAN :

” Est d’avoir constaté toute notre supériorité sur l’ennemi et d’avoir bien établi notre ascendant moral ” (12).

Le lendemain, le général DE LORENCEZ rentre à Orizaba, de nouveau évacué par les Mexicains et peut constater que les malades, objet de ses craintes, n’ont nullement été inquiétés. Il reste là une semaine pour regrouper toutes ses forces, organiser sa marche en avant et installer, avec un dépôt de vivres, un détachement, chargé de protéger l’hôpital qu’il y maintient, et constituant son seul relais entre lui et Veracruz, distante de cent trente kilomètres. Un dernier courrier de France lui apprend sa nomination au grade supérieur avec tous les pouvoirs militaires, y compris ceux conférés précédemment à l’amiral JURIEN ; celui-ci, réduit au rôle de commandant de la division navale, profite de la possibilité qui lui est donnée de rentrer dans la métropole où il veut, avec raison, justifier sa politique ; les responsabilités diplomatiques sont entièrement dévolues au ministre de France, comte DE SALIGNY.

La colonne française se met en route le 27 avril pour Puebla et Mexico. L’escadron DE FOUCATTLD, maintenant au complet, pourchasse dès le premier jour les cavaliers adverses (13). Il a un accrochage avec eux le lendemain, au début de la brillante action par laquelle plus de deux mille Mexicains de toutes armes sont délogés des Cumbres d’Aculcingo, gradin de près de mille mètres de dénivelé, séparant les ” terres tempérées ” des ” terres froides ” ; notre cavalerie n’est pas engagée à fond, le terrain ne s’y prêtant pas. Le 1er mai, à San Agustin del Palmar, les Chasseurs d’Afrique arrivent à temps pour interrompre la destruction des fourrages (13). Quatre jours plus tard, devant Puebla, cité de quatre-vingt mille habitants, à deux mille deux cents mètres d’altitude et deux cents quatre-vingt kilomètres de Veracruz, le général DE LORENCEZ, mal renseigné sur la fermeté de la résistance qui lui est opposée, subit un échec glorieux mais grave, en tentant d’enlever le couvent fortifié de Guadalupe, qu’il considère comme la clef de la ville ; pendant toute cette affaire, la mission de l’escadron DE FOUCAULD est de parer à toute éventualité entre la colonne d’assaut et le convoi (14) ; il protège ce dernier en s’opposant aux tentatives de la cavalerie adverse ; il contribue également à dégager deux compagnies de nos chasseurs à pied, formées en carré et pressées par les lanciers mexicains de Toluca et d’Oajaca ; il protège ensuite leur retraite sous une grêle de boulets : le peloton du lieutenant VUILLEMOT, déployé en tirailleurs à l’extrême arrière-garde, ne cesse d’être aux prises avec les mêmes lanciers, sans subir de pertes, mais en donnant une belle preuve de courage et de sang froid (15).

Après cet échec, les Français restent trois jours devant Puebla, attendant vainement que ZARAGOZA, sortant de derrière ses défenses, leur donne une occasion de revanche en rase campagne. Le général DE LORENCEZ se replie ensuite sur Orizaba pour y attendre, à peu près à mi-chemin de Veracruz et sous le climat favorable des “terres tempérées”, les renforts jugés indispensables pour une nouvelle marche sur Mexico. Au cours de cette retraite effectuée dans des conditions admirées même par l’adversaire, les Chasseurs d’Afrique ont encore l’occasion de montrer leur allant : le 14 mai, à l’arrivée à San Agustin del Palmar, leur pointe d’avant-garde (brigadier LEYMARIE et quatre hommes) surprend un peloton d’une vingtaine de Mexicains, les charge et leur fait mettre bas les armes (15).

Le corps expéditionnaire atteint Orizaba le 18 mai, suivi de loin par ZARAGOZA sur les troupes duquel un bataillon du 99E de Ligne obtient un beau succès le même jour, non loin d’Aculcingo ; Cordova est réoccupé le 23 mai par un détachement de toutes armes, dont un peloton de cavalerie ; mais les Chasseurs d’Afrique ne moisissent pas dans ces deux garnisons.

Trois pelotons, aux ordres du capitaine commandant, vont à Veracruz, porter le rapport du général et sa demande de renforts ; escorte dont l’importance est fonction de celle des plis transportés, sur une route maintenant surveillée par les guérilleros ; parti le 27 mai, l’escadron est de retour le 4 juin, rapportant de l’argent et le courrier dont la colonne est sevrée depuis deux mois, et non sans avoir essuyé quelques coups de feu destinés peut-être à la diligence qui a profité de l’aubaine (16).

Après les dépêches, ce sont les convois de vivres dont il faut assurer la marche. Les ressources (grains et farines) des points occupés sont épuisées (Orizaba, vingt mille habitants, Cordova huit mille) ; ZARAGOZA, qui s’est replié sur les ” terres froides ” après avoir subi un nouvel et cuisant échec devant Orizaba le 14 juin, interdit l’arrivée des denrées qui proviennent habituellement du plateau d’Anahuac ; il faut faire venir tout de Veracruz par un chemin contrôlé, voire coupé, par des guérilleros de plus en plus nombreux et agressifs, et, dans les ” terres chaudes “, transformées en bourbier par les pluies. A plusieurs reprises l’escadron fournit une division pour ce genre de mission. Le service est très pénible.

Pas tant à cause des accrochages qui ne sont pas faits pour effrayer les chasseurs, bien qu’ils n’aient pas toujours l’avantage : le 7 juillet, près de la Soledad, un peloton aux ordres du capitaine en second VERSÏN est assailli par plus d’une centaine d’adversaires ; il charge mais doit se replier sous un feu très vif et subit des pertes sensibles (quatre hommes dont un tué, deux disparus, un blessé, et trois chevaux) avant d’être dégagé par une compagnie d’infanterie (17).

Mais le plus dur consiste dans les innombrables allées et venues résultant de la nécessité de dédoubler continuellement le convoi pour tirer les voitures de la boue qui arrive parfois jusqu’au ventre des animaux : toutes les mules attelées à la moitié des chariots gagnent un point déterminé sous la protection de la cavalerie et de la moitié de l’infanterie ; arrivées là, elles sont dételées ; toujours sous la protection de la cavalerie et d’une compagnie, elles rejoignent les voitures laissées en arrière et les ramènent sous l’escorte de toutes les troupes venues avec elles ou demeurées à la garde des véhicules ; puis, un nouveau bond en avant est effectué dans les mêmes conditions ; certains jours, le convoi ne fait que trois kilomètres ; aussi ne faut-il pas s’étonner de la durée de telles missions : du 26 juin au 21 juillet pour deux pelotons commandés par le capitaine VERSÏN ; du 23 juillet au 14 août pour deux autres, conduits par le capitaine DE FOUCAULD.

Un tel service use cavaliers et montures (18) ; d’autant plus que la pénurie des denrées se fait sentir : pour les hommes, la ration journalière de pain passe de sept cent cinquante à cinq cents grammes, soit une réduction du tiers ; pour les animaux, le foin disparaît vite, l’orge en grains finit par manquer, l’orge en bottes est bientôt remplacée par des tiges de maïs vert puis de canne à sucre. Qui plus est, le problème de la remonte est difficile à résoudre : les ressources sont limitées et la race du pays, bien qu’endurante, ne présente pas les qualités requises pour la charge : aussi commence-t-on par affecter à la cavalerie les chevaux arabes des officiers sans troupe à qui l’on fournit en échange des animaux mexicains (19).

Pour ménager leurs montures épuisées, les chasseurs sont remplacés par les gendarmes pour une liaison faite avec des éléments légers du 10 au 26 août. Ils ne fournissent qu’un peloton pour le convoi suivant ; celui-ci est marqué par de nombreuses péripéties : les cavaliers doivent dégager le courrier attaqué le 26 août à Las Animas, près de Cordova; la colonne est bloquée pendant plusieurs jours devant La Soledad par le rio Jamapa en crue et gardé sur l’autre rive par des tireurs adverses (du 28 août au 1er septembre) ; elle doit rétrograder pour se ravitailler et recevoir des moyens de franchissement et le personnel nécessaire à leur mise en œuvre ; finalement, quand, le 8 septembre, elle se présente à nouveau devant La Soledad, c’est pour être accueillie non par les balles mexicaines mais par les signes d’amitié des zouaves du 1er Régiment et des Chasseurs d’Afrique de l’escadron DE MONTARBY (6e du 1er Régiment) (20), (21).

Ce détachement fait partie de l’avant-garde des renforts, avant-garde qui a déjà eu le contact des guérilleros : d’abord près de Veracruz, au cours d’une opération de réquisition de chevaux, mulets, bétail (Boca del Rio, 27 août) ; ensuite, pendant une progression très difficile vers La Soledad, dans le bourbier remplaçant la route d’Orizaba (5 septembre); enfin au cours d’une expédition punitive menée avec succès contre le repaire de ses assaillants (7 septembre).

Ces renforts, dont l’ensemble se monte à vingt-trois mille hommes, permettent de constituer, avec les troupes déjà en place, un corps d’armée de deux divisions d’infanterie et d’une brigade de cavalerie, avec une réserve d’artillerie, du génie, une prévôté, des troupes d’administration, des éléments des services, le tout aux ordres d’un nouveau commandant en chef, détenant les pouvoirs civils et militaires, le général FOREY. La brigade de cavalerie, ayant à sa tête le général DE MIRANDOL, ancien prisonnier d’ABD-EL-KADER, doit comprendre deux régiments de marche, alignant huit escadrons, dont six de Chasseurs d’Afrique et deux de chasseurs à cheval (22) ; un escadron d’escorte du général en chef (1er du 5e de hussards) lui est rattaché sans être enrégimenté ; les escadrons des 1er et 2e Régiments forment le premier de marche (colonel DE BREMOND D’ARS, du 2e Régiment, lieutenant-colonel PETIT, du 1er Régiment) ; ceux du 3e Régiment et du 12e chasseurs constituent le deuxième de marche (colonel DU BARAIL, du 3e Régiment, lieutenant-colonel MARGUERITTE, du 12e Chasseurs) (23). Cette organisation en régiments de marche, que le général DU BARAIL critiquera plus tard dans ses mémoires (24), répond au souci de fournir au corps expéditionnaire le plus possible de cavalerie d’Afrique, jugée la plus apte à servir au Mexique, sans dégarnir par trop les trois provinces d’Algérie (25).

Les Chasseurs d’Afrique nouveaux venus sont d’abord employés dans les “terres chaudes”. Un des pelotons de l’escadron DE MONTARBY, demeurés à La Soledad transformée en centre de ravitaillement, exécute sur le village d’Isote, sous les ordres de son capitaine, avec le renfort d’une section d’infanterie de marine, un coup de main qui lui permet de prendre un lieutenant-colonel mexicain chargé d’organiser la résistance adverse ; une embuscade, qui lui est tendue à son retour, ne l’empêche pas de ramener son prisonnier, bien qu’elle coûte la vie à un chasseur et deux marsouins (4 novembre). Les deux escadrons du 3e Régiment (4e, capitaine PETIT, 5e, capitaine AUBERT), procèdent du 10 au 13 novembre, sous le commandement du colonel DU BARAIL et avec un bataillon du 95e de Ligne, au ravitaillement du poste laissé à Puente Nacional par la brigade DE BERTIER ; (celle-ci vient d’occuper Jalapa, sur une seconde route de Veracruz à Puebla, passant plus au nord que celle d’Orizaba). Un escadron du premier de marche (pour être précis, le 4e du 2e Régiment, capitaine JOURDE) participe enfin à l’occupation d’Alvarado, petit port situé au sud de Veracruz (16 novembre).

Le général FOREY a précédé le gros des renforts et gagné Orizaba où le comte DE LORENCEZ l’a reçu (24 octobre) avant de regagner la France. En attendant les moyens de transport qui lui font encore défaut, en particulier pour acheminer les munitions qui lui sont nécessaires pour reprendre les opérations, le nouveau commandant en chef fait occuper plusieurs points des ” terres froides ” riches en céréales, pour éviter la destruction des ressources par les forces juaristes et se constituer des stocks de grains et de farine. Les escadrons gagnent successivement les “terres tempérées” pour entrer dans la composition des colonnes chargées de ces missions.

Celles de ces colonnes qui opèrent sur la route de Veracruz à Puebla par Orizaba, ou non loin d’elle, relèvent du général DOUAY et comprennent d’abord la plupart des Chasseurs d’Afrique avec les états-majors de la brigade de cavalerie et des deux régiments de marche ; celles qui empruntent la route de Veracruz à Puebla par Jalapa et Perote dépendent du général BAZAINE qui ne dispose au début que d’un escadron du 12e Chasseurs (6e, capitaine VATA) aux ordres du lieutenant-colonel MARGUERITTE. Une redistribution de la cavalerie est décidée par la suite (février 1863), afin de rééquilibrer les forces qui progressent sur les deux directions générales déjà définies, en quête de nouvelles possibilités de ravitaillement : l’état-major de la brigade et le deuxième de marche sont mis à la disposition du général BAZAINE, tandis que les quatre escadrons du premier de marche sont regroupés aux ordres du général DOUAY.

Indépendamment de ces actions, une opération de débarquement est effectuée à Tampico, sous le commandement de l’amiral JURIEN revenu à la tête de sa division navale, dans l’espoir de trouver des animaux pour la remonte ; un peloton du 3e Régiment (sous- lieutenant JEANTET) accompagne le 81e de Ligne, désigné pour cette expédition.

Bien que tous ces mouvements soient effectués uniquement à des fins administratives, et que le général FOREY veuille qu’ils soient exécutés avec la plus grande prudence,ils n’en fournissent pas moins aux Chasseurs d’Afrique plusieurs occasions de se mesurer avec les Mexicains.

Dès le 2 décembre, au pied des Cumbres d’Aculcingo, les escadrons du 3e Régiment chargent, sans les atteindre, des cavaliers adverses qui les ont attaqués à coups de fusil ; l’affaire se termine par un échange de tirs et se traduit par un cheval perdu dans chaque camp (26). Deux jours plus tard, les guérilleros se dérobent encore lorsque la colonne DOUAY atteint San Agustin del Palmar, l’objectif qui lui est fixé (27). Mais, le même 4 décembre, après avoir dû emprunter la veille un itinéraire de montagne imposant parfois une progression homme par homme, le 6e escadron du 1er Régiment accroche brillamment les Mexicains à San Andres Chalchicomula point d’occupation désigné à la colonne L’HERILLER (élément détaché de la division DOUAY) dont il constitue la cavalerie : à l’issue d’une marche de nuit au cours de laquelle il débusque une grand’garde adverse en lui faisant huit prisonniers, il atteint un parti de cinq cents hommes (général ALVAREZ) qui venaient de quitter la ville ; il les charge et, bien qu’ils aient fait face, les oblige à se retirer, leur prenant encore neuf hommes, vingt-deux chevaux, des lances et armes de toutes sortes ; le chef d’escadrons JAMIN (1er Régiment), qui a participé à l’affaire et le colonel L’HERILLER citent tout spécialement le capitaine DE MONTARBY : ” Qui a montré une très grande intrépidité et beaucoup de sang froid ” (28), d’après le premier ; ” admirable de vigueur et de courage “, d’après le second (29).

Le 19 décembre, près de Tampico, c’est le sous-lieutenant JEANTET, du 3e Régiment, qui, avec ses vingt chasseurs, attaque un parti de cavaliers mexicains supérieur en nombre, le poursuit pendant quatre kilomètres, le rejoint, lui tue du monde et prend son chef. Le 21 décembre, une colonne envoyée sur Tehuacan, aux ordres du colonel JOLIVET, du 95e de ligne, pour s’y procurer du sel et surtout de la monnaie, est accrochée par deux ou trois cents guérilleros et des lanciers de la brigade de Zacatecas ; sa cavalerie (escadrons JOURDE du 2e Régiment et AUBERT du 3e Régiment) est engagée ; l’escadron JOURDE charge sur dix kilomètres et, au prix d’un chasseur et deux chevaux blessés, deux chevaux dis- parus, inflige de fortes pertes à l’adversaire (dix-huit tués, six hommes et sept chevaux pris, des armes récupérées) (30).

Le 28 janvier 1863, le sous-lieutenant JEANTET, revenu de Tampico et rejoignant son corps, entre, avec vingt-huit Chasseurs d’Afrique, dans la composition de l’escorte d’un convoi (au total une centaine d’hommes, dont une section du 3e Tirailleurs) ; attaqués près de Palo-Verde, dans les “terres chaudes”, par des guérilleros plus nombreux (fantassins et cent cinquante cavaliers), ils font tête pendant cinq heures, jusqu’à ce qu’ils soient dégagés par l’arrivée d’éléments amis (31).

Le 12 février, le général DE MIRANDOL avec le deuxième de marche et la moitié du 1er escadron du 1er Régiment (capitaine DE BEAULAINCOURT) , se porte à la rencontre d’une colonne progressant sur la route de Perote à Puebla, poursuit les Mexicains qu’elle vient de repousser près de La Ventilla (huit cents, cinq à six cents, deux cents suivant les versions) (32) et, malgré leur feu, les déloge de leur position de repli, ramassant une centaine d’armes et une quinzaine de chevaux abandonnés :

“… Nous marchons très lentement en avant, séjournant quinze jours, un mois dans une hacienda ou une petite ville, écrira quelques jours plus tard un des acteurs de cette journée (33). Nous sommes employés à escorter des convois de vivres ou de munitions, à faire des reconnaissances. Les troupes mexicaines ne se montrent pas très empressées à nous rencontrer. Il est vrai que nous les avons un peu maltraitées dans quelques engagements “.

“Le 12 de ce mois, nous avons su qu’un convoi de malades et de munitions, escorté par le 51e, devait être attaqué à un certain passage. Nous nous y sommes rendus à 10 heures du matin. Mais un bataillon du 51e, nous prenant pour les ennemis, nous a reçus par une grêle de balles qui n’a heureusement blessé personne, quoique plusieurs de nos hommes aient été atteints dans leur équipement ou le harnachement des chevaux. L’erreur reconnue, nous nous sommes portés en avant : un autre bataillon se trouvait engagé avec les Mexicains à environ une heure de là ; nous y sommes allés en grande hâte et nous les avons chargés de suite. Ils étaient environ 200 cavaliers, que nous avons sabrés et dispersés dans les montagnes où nous n’avons pu les suivre. Nous n’avons eu personne de blessé ; seulement cinq chevaux tués ; mais la journée a été un peu rude. Partis le matin à 8 heures, nous ne sommes rentrés qu’à 10 heures du soir, n’ayant guère mis pied à terre que trois quarts d’heure, car nos hommes ont été obligés de jeter leur café pour remonter à cheval.

Le pays dans lequel nous opérons est très dangereux. Ce sont d’immenses plaines de poussière, parsemées de cactus, dont la moindre piqûre rend un cheval indisponible pendant un certain temps. De plus, le terrain est miné dans un grand nombre d’endroits par des animaux dans le genre des marmottes. Ils font des trous dans lesquels un cheval enfonce jusqu’au ventre ou culbute. La plaine est en outre sillonnée parce qu’on nomme des barrancas ; ce sont des ravins profonds de trente à quarante pieds, taillés à pic et creusés par les eaux de pluie. Rien ne signale leur présence ; on ne les volt que lorsqu’on est dessus, et on ne peut les passer qu’à très peu d’endroits où les Indiens ont tracé une piste.

Nous vivons toujours assez difficilement : pas de vin, du pain de maïs… L’essentiel est qu’on se porte bien. Nous avons reçu pour nous remonter quelques chevaux mexicains. Quoiqu’on disent les romans, ce sont d’affreuses biques sans force et sans vitesse. Le moindre de nos chevaux arabes vaut mieux que les mustangs les plus vantés.

Les troupes mexicaines auxquelles nous avons eu affaire sont assez bien armées : sabre, lance, mousqueton, mais mal vêtues : beaucoup de jeunes gens, presque des enfants. Ils tiennent bien au feu et tiraillent volontiers mais n’aiment pas à se laisser joindre par nos cavaliers et se sauvent en se débarrassant de leurs armes “.

D’après l’historique du 3e Régiment, cette journée coûte aux Chasseurs d’Afrique quatre chevaux fourbus et deux morts de fatigue.

L’effort ainsi demandé aux montures (soixante-douze kilomètres, dont vingt-quatre au galop ce 12 février ; dix kilomètres de charge, le 21 décembre près de Tehuacan) n’est pas sans susciter la désapprobation, voire les critiques d’officiers du corps expéditionnaire et même du général en chef (34).

Pourtant, ce dernier publie un ordre élogieux au sujet d’une autre charge, de cinq kilomètres cette fois, qui le 18 février, oppose à plusieurs bandes de guérillas soutenues par quatre ou cinq escadrons réguliers de Zacatecas, deux pelotons de l’escadron DE FOUCAULD, commandés par leur capitaine ; il faut laisser la parole à ce dernier au sujet de cette affaire ou plutôt lire son rapport au colonel L’HERILLER (35) :

“Los Reyes, le 18 février 1863.

Mon colonel,

J’ai l’honneur de vous rendre compte que parti de Los Reyes, le 18 courant à 6 heures du matin, en tête de votre brigade, avec deux pelotons, (48 hommes) éclairant au loin, la route de Tepeaca, nous approchions de la ferme de Calderon, lorsque nous fûmes assaillis par un feu bien nourri de nombreux tirailleurs guérillas, abrités à droite par la ferme, et à gauche par un monticule. Vous m’ordonnâtes de mettre un peloton en tirailleurs et vous le fîtes soutenir par de l’Infanterie ; mais les ennemis bien abrités, continuaient leur feu de plus en plus fort ; d’après l’ordre que vous me donnâtes de les repousser, je ralliai mon monde, fis mettre le sabre à la main et nous marchâmes sur eux avec célérité ; mais ils ne purent tenir, plusieurs furent sabrés et je les poursuivais d’assez près pour les empêcher de se reformer, lorsque je me trouvai en face de forts escadrons réguliers du régiment de Zacatecas, avec lesquels j’avais déjà eu la veille un petit engagement. Non seulement ils nous attendaient, mais marchaient au devant de nous, nous insultant dans nos personnes et dans celle de notre Empereur.

Hésiter était impossible, tous bien unis et tous animés du même esprit, nous fondîmes sur eux à coups de sabre, les chasseurs répondant à leurs injures par les cris de Vive l’Empereur ; la mêlée devint générale, mais la fureur doublait nos forces, notre choc fut terrible, ils prirent bientôt la fuite, poursuivis le sabre dans les reins.

Mais une seconde troupe de réguliers très nombreuse et qui avait rallié une grande quantité de fuyards, à l’abri derrière un large fossé, nous envoie de nombreux coups de feu. J’arrête aussitôt, nous n’avions que des blessures légères, nos chevaux reposés un moment sont encore frais, tout le monde est présent, mais le nombre des ennemis augmente sans cesse, dans un combat à coups de fusil, notre faible troupe nous donne l’infériorité et nos sabres viennent d’être irrésistibles. Nous passons le fossé et unis de nouveau, M. PAPLORE avec une poignée d’hommes en troupe de soutien, nous fondons sur eux avec la foi dans le succès, la mêlée devient de nouveau générale, mais enfin ils balancent, se rompent et finissent par se disperser dans toutes les directions ; je précipite leur fuite par une fusillade bien nourrie.

Ils couvrent la plaine de blessés, de fuyards et de chevaux sans maîtres. J’arrête toute poursuite et toute récolte de facile butin, car nous avons été entraînés à près de cinq kilomètres, trois sous-officiers viennent d’être tués au plus fort de l’engagement (les maréchaux-des-logis CHAVANIS et DERMIANE, et le brigadier-fourrier LEGORE). Le chasseur BOUGEARD est grièvement blessé, trois autres ont reçu des blessures légères, nous avons aussi perdu trois chevaux tués. Notre dernier succès nous a coûté trop cher, la tristesse éteint notre joie, l’engagement venait de finir, lorsqu’arrive mon colonel, M. DE BREMOND D’ARS et je me mets sous son commandement.

Nous avons tué ou blessé à mort une trentaine d’hommes, fait huit prisonniers dont un officier, pris sept chevaux, rapporté dix fusils, vingt lances, laissant une quantité d’armes brisées ou en mauvais état.

D’après le dire des prisonniers et dans les deux engagements, nous avons eu à faire à quatre ou cinq escadrons, environ quatre cents hommes de troupes régulières, leur terreur était au comble, la débandade était complète, la frayeur les a entraînés bien au loin dans la plaine, hors de vue et ils ne se sont ralliés qu’à Amozoc à quatre lieues de là.

Tout le monde a fait son devoir, l’ardeur et l’entrain malgré la grande disproportion du nombre, ont été au-dessus de tout éloge et vu notre petit nombre, chacun a eu fort à faire, cependant je me permettrai de recommander spécialement à votre bienveillance … (suivent les propositions de récompense avec leurs motifs)…

signé : DE FOUCAULD,

Capitaine Commandant le 3e Escadron du 2e Chasseurs d’Afrique “.

Quatre mois après son arrivée à Orizaba, le général FOREY en part pour rejoindre le gros de ses troupes dans les ” terresfroides ” (23 février) ; mais un mois passe encore, pendant lequel les colonnes françaises continuent leur très lente progression vers Puebla. Enfin, le 16 mars, commence l’investissement de cette ville, qui a eu le temps de préparer sa défense et de se transformer en véritable camp retranché ; tenue par le général ORTEGA, successeur de ZARAGOZA décédé, disposant de vingt-deux mille hommes et plus de cent canons, elle arrête durant deux mois l’armée française soutenue par un petit contingent mexicain allié (au total vingt-six mille hommes et cinquante-six bouches à feu). Pendant toute cette période, la cavalerie est employée pour protéger des opérations de ravitaillement ou faire échec aux tentatives d’une armée (trois mille hommes, renforcés par la suite, et commandés par le général COMONFORT) s’efforçant d’inquiéter notre corps de siège et de faire entrer des vivres dans la ville.

Trois fois, les chasseurs d’Afrique affirment leur supériorité sur les cavaliers mexicains : ceux du 3e Régiment, le 22 mars, à Cholula, derrière le général DE MIRANDOL et le colonel DU BARAIL, et le 14 avril à Atlixco, sous les ordres du chef d’escadrons DE TUCE ; ceux du 1er Régiment, le 5 mai à San Pabio del Monte où l’escadron DE MONTARBY fait décorer l’étendard du corps en enlevant celui du 1er Régiment de cavalerie de Durango (le chef d’escadrons DE FOUCAULD, nouvellement promu et muté, trouve là une mort glorieuse en lançant une charge contre une colonne ennemie). Pour ces trois rencontres au cours desquelles les chasseurs, comme leurs chefs, se sont surpassés, il importerait de laisser la parole aux acteurs ; les limites de cet article ne le permettent pas, mais les chercheurs pourront consulter avec intérêt les lettres du commandant DE TUCE relatives aux deux premières et le rapport du capitaine DE MONTARBY sur la dernière (36).

Trois escadrons du deuxième de marche, dont ceux du 3e Régiment, conduits une fois de plus par le général DE MIRANDOL et le colonel DU BARAIL, participent encore, le 8 mai, au combat de San Lorenzo, qui met définitivement hors de cause l’armée de secours DE COMONFORT. Cette victoire du général BAZAINE accélère la chute de Puebla dont les défenseurs renoncent à la lutte le 17 mai. Trois semaines plus tard, le 7 juin, le deuxième de marche est à Mexico ; trois jours après, le 10, le commandant en chef fait dans cette ville une entrée très acclamée, à laquelle participe la majeure partie du corps expéditionnaire, admirable de tenue d’après les témoins de cet événement.

Mais la campagne est loin d’être terminée pour les chasseurs d’Afrique. Us seront même renforcés, en mars 1864, par le 2e escadron du 1er Régiment, venu sans chevaux et remonté à son arrivée avec les ressources locales (37). Le combat continue près de quatre ans, conduit jusqu’au 1er octobre 1863 par le maréchal FOREY, élevé à cette dignité pour la prise de Puebla mais rappelé en France, puis par le général BAZAINE, devenu à son tour maréchal de France le 5 septembre 1864.

Il faut d’abord réduire les bandes opérant autour de Mexico (été 1863) ; puis faire reconnaître MAXIMILIEN D’AUTRICHE comme empereur par les grandes villes de l’intérieur, tout en repoussant les troupes juaristes vers le Nord et s’efforçant de les détruire dans les autres parties du pays (1863-1865); enfin contenir ces mêmes troupes après leur retour en force et la décision de retrait du corps expéditionnaire français (1866-1867). Il ne saurait être question d’énumérer ici toutes les rencontres dans lesquelles, durant ces quatre ans, ont donné les ” camiceros azules “, les bouchers bleus comme les appelaient les Mexicains après avoir fait l’expérience de leur allant. Mais il faut retenir au moins : pour le 1er Régiment, les deux charges de Matehuala (1er escadron, 17 mai 1864) ; pour le 3e, le combat de Guadalupe (4e et 5e escadrons, 21 novembre 1864) avec la prise de l’étendard des lanciers de Zacatecas par le brigadier PIERRE, fait d’armes pour lequel l’emblème du 3e ne sera cependant pas décoré ; pour le 2e, l’affaire de la Noria de Custodio (3e et 4e escadrons) 8 août 1866 (38).

Les Chasseurs d’Afrique ne quitteront le Mexique qu’au départ du corps expéditionnaire (39) (février-mars 1867), non sans avoir eu, avant leur embarquement, la tristesse d’abandonner leurs chevaux, “vendus à vil prix”, précise un historique du 3e Régiment. Ils laissent surtout derrière eux de nombreuses tombes de camarades, enlevés par la maladie ou morts au champ d’honneur, soit dans leurs rangs, soit dans ceux de la contre-guérilla à laquelle ils ont fourni des éléments ; parmi ceux qui restent ainsi, figure outre le commandant DE FOUCAULD, le chef d’escadrons DE MONTARBY tué à Veranos le 11 janvier 1865 en chargeant une fois de plus, cette fois à la tête du 1er escadron du 1er Régiment.

Notes :

(1) S.H.A.T./M., G7, 5 (lire : Service Historique de l’Armée de Terre, Section Moderne Série G7 Carton 5).

(2) Embarquement le 18 novembre d’après un compte rendu du Gouv-Gal. de l’Algérie en date du 21 novembre 1861 (S.H.A.T./ M., G7, 5). Départ le 19 novembre d’après le rapport du commandant de bord rédigé à Ténérife le 24 novembre 1861 (Archives Marine. Fonds Jurien BB4 – 1813).

(3) Capitaine. Capitan à maréchal ministre de la Guerre 24 novembre 1861 (S.H.A.T./M., G7, 5).

(4) Débarquement : 14 décembre (Capitaine Capitan à Général Blondel 17 décembre 1861 S.H.A.T./M., G7, 89). Réembarquement : 21 décembre (Cdt de l'” Aube ” à Amiral Jurien ! 1er janvier 1862, Archives Marine Fonds Jurien BB4- 1813). Débarquement à Veracruz le 14 janvier.

(4 bis) Le rapport du Capitaine Capitan au Ministre de la Guerre en date du 31 janvier 1862 précise seulement que trois chevaux des chasseurs d’Afrique sont morts en mer, parmi les douze (S.H.A.T./M., G7, 5).

(5) Mission accomplie le 18 janvier 1862. Rapport du Capitaine Capitan à l’Amiral Jurien 19 janvier 1862 (S.H.A.T./M., G7, 5).

(6) 27 janvier 1862. Les chasseurs d’Afrique marchent en tête de la colonne (Journal de marche du corps expéditionnaire S.H.A.T./M., G7, 129).

(7) Les effectifs fixés initialement par l’Empereur ont été majorés dès avant le départ, puis par prélèvements sur les équipages de l’escadre et des garnisons des Antilles.

(8) Embarquement Mers-el-Kébir ; 30 janvier 1862, départ : 31 janvier, escale Ténérife : 6-8 février, arrivée Fort-de-France : 28 février, débarquement : 1er mars, réembarquement : 10 mars, départ : 11 mars, arrivée Veracruz : 23 mars, débarquement le 25 mars. Pertes en animaux 34 chevaux et mulets pour 381 embarqués. (Rapport du Cdt. du ” Finistère “. Archives Marine. Fonds Jurien BB4 1813).

(9) Amiral Jurien à ministre de la Marine 27 février 1862 (Archives Marine. Fonds Jurien BB4 1804) et Capitaine Capitan à Général Blondel 28 février 1862 (S.H.A.T./M., G7, 89).

(10) Cf. ordre général n” 55 du corps expéditionnaire en date du 25 février 1862 (S.H.A.T/M., G7, 126) et journal de marche du corps expéditionnaire 13 mars 1862 (S.H.A.T./M., G7, 129).

(11) Journal de marche du corps expéditionnaire> (S.H.A.T./M., G7, 129).

(12) Rapport du Capitaine Capitan au Général de Lorencez 21 avril 1862 (S.H.A.T./M., G7, 6), et Capitaine Niox; Expédition du Mexique – Paris Dumaine 1874 p. 142.

(13) Journal de marche du corps expéditionnaire (S.H.A.T./M., G7, 129). Historique du 2e Chass. d’Afrique (S.H.A.T./M. Historiques).

(14) Général de Lorencez à ministre de la Guerre 22 mai 1862 (S.H.A.T./M., G7, 1).

(15) Journal de marche du corps expéditionnaire (S.H.A.T./M., G7, 129) et Historique manuscrit du 2e Chass. d’Afrique, couvert en drap rouge (S.H.A.T./M., cartons historiques N° 128).

(16) Capitaine Guinard à Madame Guinard 6 juin 1862 Orizaba (Archives familiales).

(17) Journal de marche du corps expéditionnaire(S.H.A.T./M., G7, 117). Rapport du Cdt. Lefebvre au Général de Lorencez 18 août 1862 (S.H.A.T./M., G7, 8).

(18) En outre des cas de vomito sont signalés parmi les Chass. d’Afrique à la suite de leur séjour à Veracruz (Rapport Lefebvre cité plus haut).

(19) Pour ces questions remonte et alimentation, cf. registres d’ordres généraux du corps expéditionnaire (S.H.A.T./M., G7, 112) et correspondance du Cdt. en chef (S.H.A.T./M., G7, 1).

(20) Cf. à ce sujet correspondances Capt. Guinard, déjà cité, Capt. Frelaut (Sabretache 1938-39) et S.H.A.T./M., G7, 8 et 9.

(21) 6e esc. du 1er Chass. d’Afrique embarqué sur le ” Finistère “, départ d’Alger : 5 juillet, escale Ténérife : 12-15 juillet, Fort-de-France : 28 juillet-7 août, animaux débarqués, arrivée Veracruz : 23 août, débarquement le 25 août. (Col. Brincourt à ministre de la Guerre 5 juillet S.H.A.T./M., G7, 7 et 6 août S.H.A.T./M., G7, 8. Journal de marche corps exp” S.H.A.T./M., G7, 112).

(22) 1er et 6e du 1er Rgt., 3″ – déjà en place – et 4e du 2e Rgt., 4e et 5e du 3e Rgt., 5e et 6e du 12e Chasseurs. Dans le présent article, l’expression premier ou deuxième de marche est employée pour désigner les régiments de marche ; celle de 1er, 2e ou 3e Régiment ou Rgt. concerne les régiments organiques de chasseurs d’Afrique, auxquels appartiennent les escadrons du Mexique ; le terme 12e Chasseurs concerne les Chasseurs à cheval.

(23) Traversée dans de mauvaises conditions sur l'” Aube ” pour le 3e Chasseurs d’Afrique, 44 chevaux morts, 70 blessés. Rapport Du Barail 7 octobre (S.H.A.T./M., G7, 9).

(24) Général Du Barail ” Mes Souvenirs ” Paris Pion 1913 2e vol. p. 305.

(25) Capitaine Niox < Expédition du Mexique ” Paris Dumaine 1874 p. 205.

(26) Général Douay à Général Forey 3 décembre (S.H.A.T./M., G7, 11).

(27) Général Douay à Général Forey 5 décembre (S.H.A.T./M.,

G7, 11). .

(28) Chef d’Escadrons Jamin à Colonel l’Heriller 4 décembre 1862 (S.H.A.T./M., G7, 11).

(29) Colonel l’Heriller à Général Cdt la 2″ Div. du Corps Expéditionnaire 4 décembre 1862 (S.H.A.T./M., G7, 11).

(30) Colonel du 95e à Général Cdt la 2e Div. du Corps Expéditionnaire

23 décembre 1862 (S.H.A.T./M., G7, 11).

(31) S/Lleut. Jeantet du 3e Chass. d’Afrique, à Général… 3 février 1863 (S.H.A.T./M., G7, 13).

(32) Général de Mirandol à Général Bazaine 12 février 1863 et Général Garnier, Commandant le 51e de ligne, à Général Bazaine 12 février 1863 (S.H.A.T./M., G7, 13).

(33) Chef d’Escadrons de Tucé, du 3e Rgt. à Madame Milliet, sa sœur, 28 février 1863. (Dixième ” cahier de la Quinzaine ” juin 1911).

(34) Capt. Guinard à M°” Guinard 14 février 1863 et Général Forey à Général de Mirandol 17 février (pour ce dernier texte cf. S.H.A.T./M., G7, 145, registre 2), et Ordre général N° 92 de l’E.-M. Gai. du Corps expéditionnaire, 27 février 1863, S.H.A.T./M. G7, 112.

(35) S.H.A.T./M., G7, 13.

(36) Correspondance déjà citée. Pour le rapport Montarby cf. S.H.A.T./M., G7, 16.

(37) Arrivent également, le colonel du 1er Rgt, le colonel et deux escadrons du 12e Chasseurs, le lt.-colonel et un second escadron du 5e Hussards. La composition de la brigade est alors la suivante : ler de marche (esc. des ler et 3e Rgts), 2e de marche (esc. des 2e Rgt et 5e Hussards), 12e Chasseurs (quatre escadrons) ; au total treize escadrons dont sept de chasseurs d’Afrique. La promotion du général DE MIRANDOL et de tous les colonels et lts-colonels affectés initialement aux régiments de marche (été 1863), celle du colonel du 1er Chasseurs d’Afrique peu après son arrivée, le départ plus ou moins rapide de la plupart d’entre eux, entraînent de nombreux changements dans l’encadrement supérieur des unités.

(38) Matehuala, ville minière à proximité de la route de San Luis Potosi à Saltillo ; Guadalupe, hacienda région nord de Durango ; Noria de Custodio, au-delà de Peotillos, route de San Luis Potosi à Matehuala.

(39) Exception faite pour le 6e escadron du ler Régiment qui regagne l’Algérie en juillet 1865 (cf. Historique du 1er Chasseurs d’Afrique par le Colonel Laforcade).