La SABRETACHE

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Les Chars de combat 1917-1918

Par René LESUEUR (extrait du Carnet n° 87).

L’article documenté de notre confrère René Lesueur illustrera très opportunément les souvenirs du général Hallier : le dépouillement du dessin industriel traduit bien le caractère technique de cette nouvelle armes dès ses débuts, et l’on comprend mieux en les examinant l’origine du surnom de tank, c’est-à-dire réservoir, donné par les Britanniques à ces premiers engins.

Bernard Sevestre

Cette petite étude a été écrite en pensant à vous tous, mes camarades des bataillons de chars, qui sous la veste de cuir dans une nuit blême, à côté des chars encore silencieux, attendaient l’ordre devant décider de notre sort, avec la naissance du jour.

 » En char, moteur en route !  »

Pour le moment ils attendent calmement, ces chars, portant au flanc, pour cette compagnie, le nom d’un oiseau de proie, le Grand Duc, l’Aiglon, le Vampire, le Condor, l’Épervier…, ces noms de rapaces qu’une marraine leur donna un jour de fête.

C’était la paix, et maintenant nous sommes en guerre. En face, dans le brouillard roulant ses voiles sales, nous guette l’ennemi avec ses canons antichars, l’avion, la mine sournoise et les petits-fils d’Elfriede (1) que l’on dit redoutables pour notre matériel.

Cependant il faudra faire bonne figure car les yeux des équipages seront fixés sur vous  » qui savez  » au moment du départ pour l’inconnu.

Dans l’attente l’esprit s’égare en un rêve éveillé, et il semble que le brouillard s’anime d’images imprécises et de bruits curieux.

Ce n’est pas l’ennemi qui se manifeste, mais ce sont les  » Grands Anciens  » qui dans une chevauchée d’épopée se dessinent sur l’écran du brouillard comme pour nous dire :  » Nous sommes avec vous, bon courage les « Gars des Chars ».  »

De tous temps, les hommes en guerre ont rêvé de moyens leur permettant de pénétrer dans les lignes ennemies, en réduisant les risques et en augmentant l’efficacité des armes, d’où l’idée du char, et également de la cuirasse.

L’origine du char est très ancienne ; ainsi dans la Bible, le Livre des Juges en fait état. Les Israélites ayant fait ce qui est mal aux yeux de Yahvé, il les livra à Yabin, roi de Canaan, qui régnait à Hacor, ville au N.-O. de Jérusalem.

Le chef de son armée était Siséra qui habitait une ville au N.-0. de la plaine de Yizréel devant le mont Thabor.

Alors les Israélites poussèrent des gémissements vers Yahvé car Yabin avait neuf cents chars de fer.

Mais la prophétesse Débora dit à Baraq qu’il marchait sous la protection de Yahvé et qu’il devait prendre la tête de dix mille hommes armés.

Quand Siséra attaqua le mont Thabor, il fut vaincu, toute son armée détruite et il s’enfuit à pied. Cette histoire se situe environ au XIIe siècle avant J.-C. Le char de guerre apparaît dans l’Histoire au quatrième millénaire avant J.-C. chez les Sumériens.

Le char n’a évidemment qu’une liaison lointaine avec le matériel actuel, mais il était cependant pour cette époque une arme redoutable. Sa construction, primitivement réalisée en bois, comportait quatre roues pleines et il était traîné par des onagres. Les Aryens, dans la première moitié du second millénaire avant J.-C., étaient maîtres dans le dressage des chevaux. On pensa naturellement au cheval pour tracter des véhicules plus légers, donc plus rapides.

Il n’est pas impossible d’admettre, sans grand risque d’erreur, que cette maîtrise des chevaux entraîna la naissance de la cavalerie qui connut un développement rapide.

L’élevage des chevaux pour la chasse et pour la guerre, qui ont des similitudes, était très onéreux et réservé presque uniquement à des seigneurs ou des citoyens aisés.

Ce phénomène se poursuivit dans les temps qui suivirent cette époque, car le cheval était utilisé par le riche marchand ou le seigneur qui avec quelques cavaliers et des hommes d’armes composa l’unité de base tactique  » la LANCE « , mais ceci est une autre histoire.

Presque tous les peuples de l’Antiquité utilisèrent des chars de bataille, les Philistins, les Assyriens, les Perses. Ces derniers avaient des chars dont les moyeux et le timon étaient garnis de faux.

Les Egyptiens se mirent fort tard à construire des chars. Le pharaon était seul dans son char richement décoré de peintures et de plumes, entouré par une multitude de chars montés par deux combattants.

On peut assimiler aux chars lourds les éléphants de combat utilisés par les Grecs et d’autres peuples, lourdes bêtes protégées par des caparaçons épais recouverts de pièces de métal, surmontés d’une tour de bois où se tenaient les archers.

Les Romains et les Gaulois utilisèrent des chars tirés par des chevaux.

Puis peu à peu ce moyen de combat perdit de son importance devant l’évolution des techniques. L’attaque des murailles vit apparaître le bélier et les tours roulantes en bois à étages multiples, les engins de lancement de pierres et de boulets, prélude de l’ artillerie.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les inventions des diverses époques, mais il ne faut pas passer sous silence le char conçu par Léonard de Vinci en 1482.

Il écrivit à cette époque : « Je construis des véhicules protégés et impénétrables d’une sûreté d’emploi remarquable qui permettent de pénétrer au milieu d’un combat, pour y porter des armes…  » Le château du Clos-Lucé près d’Amboise expose ses maquettes parmi d’autres inventions.

Le retard apporté dans la construction des véhicules de combat avait pour principale raison le poids d’un matériel roulant difficile à déplacer par manque de moyens de propulsion. On imagina divers procédés, chevaux enfermés dans le char, pédales, manivelles ou leviers actionnés parles occupants, mais procédés lents et épuisants.

Il est vraisemblable qu’un génie tel que Léonard de Vinci ou certains inventeurs germains tels que Ludwig von Eyh ou Berthold Hoizschuher aient compris que seule une mécanique puissante de propulsion et indépendante de l’homme et de l’animal pouvait rendre le char efficace et utilisable au combat.

On constate donc un arrêt dans les recherches et une stagnation dans les inventions.

On peut cependant citer deux essais d’utilisation du vent comme moteur, soit avec des ailes de moulin, soit avec des voiles comme un navire.

Ces essais sont dus à Simon Stevin en 1600 et David Ramsay en 1634. o

Mais au milieu du XVIIIe siècle s’ouvre une lueur d’espoir avec la découverte par James Watt en 1765 de l’utilisation pratique de la vapeur.

En 1771, Nicolas Joseph Cugnot, ingénieur français né à Void en Moselle, mort à Paris en 1804, inventa un fardier marchant à la vapeur et pouvant transporter un canon. Mais ce véhicule était trop lent, 4 km/h ; la capacité de sa chaudière permettant une autonomie de quinze minutes de course, il fallait ensuite faire remonter la pression pendant vingt minutes.

A la première expérimentation, le fardier entra dans un mur en raison des énormes difficultés de direction.

Quand Napoléon fut nommé à l’académie, il aurait présenté une thèse sur l’utilisation militaire des véhicules de combat à vapeur (?). Utilisée pour les navires et les trains, la vapeur ne contribua pas au progrès des véhicules blindés, le poids considérable du matériel et l’adhérence au sol absorbaient une trop importante partie de l’énergie.

La découverte du moteur à explosion et la construction des premières automobiles remirent à l’ordre du jour le char de bataille d’autant plus qu’entre-temps en Allemagne au début du XIXe siècle on parla d’un chemin de roulement sans fin, et en Amérique du Caterpillar utilisé en agriculture. Jean Lenoir en 1860 mit au point le premier moteur à explosion.

En 1882, Fernand Forest, né à Clermont-Ferrand en 1851, mort à Monaco en 1914, réalisa le premier moteur fonctionnant suivant un cycle à quatre temps, dont la théorie avait été donnée par Beau de Rochas, ingénieur français (1815-1891). En 1893, l’ingénieur allemand Rodolphe Diesel, né à Paris en 1858, mort en mer en 1913, invente le moteur à combustion interne.

Dès lors l’impulsion est donnée et les découvertes se succèdent. C’est le lieutenant-colonel R.P. Davidson qui met au point les premières voitures armées à moteur en 1889. En 1899, l’ingénieur britannique R.R. Simms présente un véhicule à quatre roues, portant une mitrailleuse Maxim, avec protection par un panneau blindé. Entre 1903 et 1905, le camion blindé d’Austro-DaimIer fut le premier des blindés modernes à comporter quatre roues motrices et une tourelle de combat pivotante. En 1908, une automobile blindée française fut construite par la société Charron-Girardot-Voigt.

On peut considérer que l’idée de construire un engin capable de franchir les trous d’obus et les barrages de barbelés revint au colonel Ernest Dunlop-Swinton, qui présenta un modèle sans grand succès auprès de l’État-Major. Seul Churchill, premier lord de l’Amirauté depuis 1911, comprit l’importance de cette arme nouvelle d’autant plus que l’invention d’un lieutenant de l’aéronavale, Wilson, conduisit avec son idée de larges chenilles faisant le tour de la carcasse du char à la construction des chars anglais blindés utilisés pendant la Première Guerre mondiale.

En règle générale les états-majors, nostalgiques des charges héroïques et des actes de bravoures admirables, mais souvent inutiles, considéraient les combattants protégés (souvent bien mal) avec une certaine méfiance et un manque d’imagination.

En 1913 les Italiens utilisèrent pour la première fois dans l’histoire de la guerre moderne des véhicules blindés pour attaquer avec succès Tripoli.

L’idée du char de combat existait chez certains officiers et industriels, car l’industrie était capable d’étudier et de réaliser des véhicules blindés.

Mais c’est la guerre de 1914-1918 qui a nécessité la mise au point d’un matériel spécial pouvant se déplacer dans des terrains bouleversés par les tranchées et les trous d’obus.

En 1915 les troupes alliées et ennemies se terrent dans des tranchées allant de la frontière suisse à la mer.

L’infanterie est incapable avec ses propres moyens d’enlever à l’adversaire une partie du champ de bataille, ou un emplacement fortifié et équipé de mitrailleuses.

Les attaques de l’infanterie malgré la bravoure des combattants se soldent avec des pertes énormes, pour un résultat décevant. Il faut franchir les tranchées et bouleverser les réseaux de barbelés.

Un homme cherche la solution et la trouve. C’est le colonel Jean-Baptiste Estienne, né à Condé-en-Barrois en 1860. Ancien élève de l’École polytechnique, ayant choisi l’artillerie en 1880, il effectue de nombreuses recherches techniques et met au point après 1900 divers appareils de mesures de tirs.

Après 1910, il s’intéresse à l’observation aérienne pour l’aviation. Commandant l’artillerie du secteur de Verdun en 1915, le colonel Estienne adresse le 1er décembre 1915 de Méricourt-sur-Somme la lettre suivante au général commandant en chef :  » J’ai eu l’honneur, depuis un an, d’appeler à deux reprises votre haute attention sur l’emploi des cuirassements mobiles pour assurer directement la progression de l’infanterie. Au cours de ces dernières attaques, la valeur incomparable de ce procédé s’est imposée à mon esprit avec une force croissante et après une nouvelle et sévère analyse des conditions techniques du problème, je regarde comme possible la réalisation de véhicules à traction mécanique permettant de transporter à travers tous les obstacles et sous le feu, à une vitesse supérieure à six kilomètres à l’heure, de l’infanterie avec armes et bagages et du canon. J’estime qu’il faut six mois et dix millions pour réaliser le matériel nécessaire au transport d’une vingtaine de mille hommes, force suffisante pour enlever les lignes successives sur quatre kilomètres de front et permettre l’irruption des masses disposées à l’arrière.  »

Le 12 décembre le colonel expose son projet au grand quartier général.

Fin décembre la société Schneider met en chantier le projet du premier char. La société Saint-Chamond étudie également un type de char. Le 18 janvier 1916, le colonel est reçu par le général Joffre. Au mois de septembre, Schneider et Saint-Chamond sortent des usines les premiers chars, malgré de nombreux obstacles et difficultés. L’artillerie d’assaut est née, le colonel Estienne la commande. Le colonel Estienne sera promu général de division en 1918.

Après la guerre il sera un des premiers officiers de grade élevé français à deviner l’avenir du char, à prôner le développement de cette arme, et son emploi tactique par des groupements et non par des actions isolées. Cette notion de groupements de chars est très ancienne ; ainsi en 854 avant J.-C. le roi assyrien Salmanazar III doit affronter une coalition de plus de 60000 hommes et de 4000 véhicules de combat.

Nous avons souvent entendu la théorie des groupements de chars, exposée par le colonel de Gaulle, commandant le 507e R.C.C. à Metz, ou par les officiers d’activé de cette unité, pendant les nombreuses périodes de réserve jusqu’au conflit de 1939 (2).

Un général de brigade allemand, Heinz Guderian, écrivit en 1930 un ouvrage intitulé Achtung Panzer où il exposait une conception similaire de l’emploi des chars, mais il se heurta aussi à l’aveuglement de l’État-Major de l’époque, mais qui par la suite réalisa l’importance des chars dans les conflits modernes, on en connaît la suite.

Mais revenons en 1916.

Le char Schneider C.A.I. dont la commande initiale comportait 400 unités avait quelques faiblesses de construction.. On comprit rapidement que son blindage était trop mince et les risques d’incendie élevés, et il fut commis de lourdes erreurs comme on le verra plus loin. La température intérieure était vite insupportable, ce qui facilitait le dégagement des vapeurs d’essence et le moindre obus risquait de mettre le feu au char. Sur la seconde commande de 270 chars, la société Schneider remédia à ces défauts. Le char pesait quatorze tonnes, et était armé d’un obusier de 75 B. S. modèle 1897 et de deux mitrailleuses Hotchkiss 1914 Sa vitesse était de 8 km/h. Son équipage comprenait sept hommes. Bien que mieux conçu, le Saint-Chamond était handicapé en terrain difficile, en raison de son porte à faux à l’avant et à l’arrière. Le char pesait vingt-cinq tonnes, son armement comprenait un canon de 75 T.R. Saint-Chamond et quatre mitrailleuses Hotchkiss 1914. Vitesse 8 km/h. Équipage neuf hommes.

Au début de 1917 le général Nivelle commandant en chef de nos armées du N.-E. avait décidé une puissante offensive dans la région de Saint-Quentin. Trois armées françaises et l’armée anglaise vont participer à cette offensive appuyée par 4500 canons de tous calibres. La crête de Vimy est enlevée par les Canadiens, et le Chemin des Dames par notre deuxième corps d’armée colonial.

Les objectifs principaux ne sont en général pas atteints, malgré l’héroïsme des troupes et des chars de combat employés en masse pour la première fois, deux groupements de 194 chars. Ils subirent un feu intense d’artillerie, beaucoup furent détruits ou immobilisés. Un contemporain a écrit :  » Leurs blindages avaient bien résisté aux balles des mitrailleuses et aux éclats de 77.  » Mais trop gros et trop lents, ils fournissaient une cible trop facile. Ajoutons que les bidons d’essence dont on les encombrait à l’intérieur comme à l’extérieur les condamnaient à flamber à la moindre atteinte importante.  »

Presque partout la liaison entre eux et les autres armes fonctionnait mal ; l’infanterie les accompagnait sans méthode, sinon sans plan.

Le soir du 16 avril 1917, sur les 82 chars du groupement Bossut 39 restaient au milieu des lignes ennemies détruits ou incendiés.

Le commandant Bossut qui marchait en tête de son groupement succomba dans son char incendié par un obus. Ceci se passait à Berry-au-Bac à la ferme du Choléra. Dans le second groupement une dizaine de chars purent regagner nos lignes. C’était l’échec de l’offensive, et les pertes en hommes et en matériel étaient très lourdes.

L’artillerie d’assaut fut engagée de nombreuses fois, mais notre but n’est pas de raconter la guerre de 1914-1918 mais simplement de remettre en mémoire l’épopée des chars de combat, et rendre hommage au courage des premiers équipages qui mirent en action un matériel dangereux et vulnérable souvent au péril de leur vie.

Pendant ce temps que faisaient les Anglais et les Allemands ? Nous n’entrerons pas dans le détail des marchandages politiques ou querelles d’états-majors, nous rappellerons simplement que pendant la guerre de 1914-1918 les Anglais mirent en ligne les chars Mark 1 en 1916, construits à 150 exemplaires.

Afin de ne pas attirer la curiosité de l’ennemi, les éléments des chars furent transportés dans des caisses portant l’inscription tank (réservoir) en laissant croire à des réservoirs d’eau.

Le nom de tank restera longtemps attaché au matériel, le nom peu élégant de  » tanquiste  » désignant le personnel.

Le premier char léger utilisé sur un champ de bataille fut le char Médium Mark A (whippet) à traduire par lévrier.

Construit à 200 exemplaires en 1917-1918, il pesait 14 t; sa vitesse était de 13 km/h. Sa caractéristique principale était de posséder la première tourelle blindée tournante. Il était armé de trois mitrailleuses Hotchkiss. Équipage trois hommes.

Le char Mark IV de 29 t construit en 1917-1918 fut réalisé à 1 200 exemplaires. Il était soit  » mâle « , c’est-à-dire armé de deux canons de calibre 6, 0F, et trois mitrailleuses Hotchkiss, soit  » femelle « , dans ce cas équipé de six mitrailleuses Hotchkiss. Sa vitesse était de 3 à 6 km/h et son équipage comprenait sept hommes. Particularité : il portait une poutre pouvant tourner autour du char et entraînée par des chaînes, pouvant servir dans des terrains trop mous. Le char Mark IV peut être considéré comme le premier char antiblindé moderne à cette époque.

Pour la première fois dans l’histoire des guerres, un combat chars contre chars eut lieu le 24 avril 1918. Dans la région de Villiers-Bretonneux-Cachy, trois chars anglais, un  » mâle  » et deux  » femelle « , se trouvèrent face à face avec deux chars allemands.

Les deux allemands neutralisèrent rapidement les deux chars mitrailleuses anglais, mais le char canon anglais réussit à mettre hors de combat par trois obus au but le premier char allemand. Malheureusement le char canon anglais fut détruit à son tour, le second char allemand avait fait demi-tour.

Les Allemands ne croyaient pas aux chars, et leur retard était important à la fin de la guerre. Ils utilisèrent environ trente chars anglais réparés par leurs services après capture et destruction partielle, mais ils ne construisirent que quinze chars spécifiquement allemands. C’était le char Elfriede, mais son nom officiel était A.7.V., ce qui s’écrit : Allgemeines Kriegsdepartement 7 Abteilung Verkehrswesen (Département général de la guerre 7, section de transports). Le char A.7.V. pesait 30 t, vitesse 9 km/h. Armement : 1 canon Sokol 57 mm, 6 mitrailleuses Maxim, ou 7 mit. Spandau; équipage 18 hommes. Ces équipages venaient de la 4e division de la garde et portaient un K sur l’épaule de l’uniforme.

Le matériel français, sous les ordres du colonel Estienne était désigné par les sigles suivants : A.S.l, A.S.2, A.S.3, et, qui se traduisent par : 1er groupe d’artillerie spéciale, 2e groupe d’artillerie spéciale, etc.

Un besoin de chars rapides, maniables, facilement transportables commençait à se faire sentir. En juillet 1916, après de longues hésitations, l’industriel Renault finit par céder aux instances du colonel Estienne et, en 1918, les premiers blindés légers F.T. 17 passaient avec succès l’épreuve du feu. Le char pesait 7,5 t, vitesse 3,5 à 8 km/h. Armement un canon de 37 mm S.A. 1916, ou une mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914. L’équipage était composé de deux hommes, un officier (par section) et un mécanicien, ou un sous-officier ou gradé et un mécanicien par char. Il fut construit en 1 560 exemplaires de tous types y compris des chars P.C. et T.S.F.

En juillet 1918 une attaque massive de 420 blindés Renault F.T. permit d’effectuer une brèche d’environ 6 km dans le front ennemi, les chars débouchant des forêts de Compiègne et Villers-Coterets.

C’était la grande offensive lancée sur tout le front par le généralissime Foch.

Les petits chars Renault F.T. 17 participèrent à de nombreuses attaques jusqu’à la fin des hostilités; ils eurent des succès, mais aussi de lourdes pertes (3).

Nous ne voulons pas citer toutes ces actions, mais le communiqué ci-dessous donne un résumé de l’action des chars.

Communiqué officiel :  » Depuis le 18 juillet, jour de la contre-offensive entre Aisne et Marne, nos chars d’assaut ont pris une part glorieuse à la bataille. Après avoir enfoncé les lignes ennemies et facilité la ruée en avant de notre infanterie, ils n’ont cessé de précéder nos troupes et celles de nos Alliés dans leur progression. Faisant preuve d’une habileté manœuvrière, d’une audace hors de pair, les équipages ont poussé leurs chars au plus fort de la bataille, ne reculant devant aucun obstacle, réduisant les centres de résistance, capturant les batteries adverses sous le feu terrible des mitrailleuses et des canons spéciaux que l’ennemi concentrait sur eux.  » Du 18 au 23 juillet, les chars d’assaut ont participé quotidiennement aux attaques et la plupart ont exécuté deux sorties, certains retournèrent au combat à quatre ou cinq reprises dans la même journée. A cette date chaque compagnie comptait trois jours pleins de combat, et les mécaniciens ont eu à leur actif jusqu’à trente heures de conduite, les 18 et 19 juillet.  »

II n’est pas possible de dire que c’est le char qui détermina le sort des armes en 1918, mais pour la première fois dans l’Histoire un facteur technique bouleversa les conceptions des stratèges et démontra que la guerre classique était terminée et qu’il fallait désormais  » penser chars « .

Puis peu à peu le brouillard se dissipe et avec lui le rêve s’efface, le jour se lève. L’ordre arrive bref et concis :  » En char, moteurs en route !  » Les équipages se précipitent et presque aussitôt les 80 CV des 35 R. se mettent à gronder.

 » En avant !  » Les dix tonnes des chars s’ébranlent, et alors commence l’aventure qui, pour les plus heureux, sera le retour à l’arrière mission accomplie … Pour les autres, touchés dans les œuvres vives, le départ en chaleur et lumière au paradis des chars. Pour les équipages immobilisés par la panne stupide, ou la destruction du char dans les lignes ennemies, l’hôpital pour les blessés, et pour les survivants le stalag ou l’oflag.

En mémoire des morts des chars d’assaut, on a élevé à Berry-au-Bac un monument où sont gravés leurs noms. Au centre du monument, l’insigne des chars : l’Armet du chevalier sur deux canons croisés. Au fronton du monument une simple inscription : Aux morts des chars d’assaut 1917-1918.

NOTES:

(1) Elfriede était le nom familier du char allemand dont l’état civil officiel était Panzer A.7.V.

(2) Cette nuit de souvenirs se situant en 1939-1940, nous avons volontairement mentionné le grade à cette époque de ce chef qui avait su nous faire mieux connaître et aimer notre matériel. Au début de la guerre de 1939, il quitta le commandement du 507e R.C.C. à Metz pour prendre le commandement des bataillons de chars de la 5e armée stationnée en Lorraine. Plusieurs de ces bataillons étaient originaires du 507e R.C.C. Le général de Gaulle a toujours soutenu sa théorie des divisions blindées, malgré l’incompréhension des états-majors en retard dans leurs conceptions de la guerre moderne. Le général ne trouva pour s’intéresser à ses idées, en dehors de ses officiers d’active et de réserve, passés au creuset du 507e R.C.C., que Paul Reynaud et quelques journalistes, et pour être juste quelques officiers supérieurs mais dont la voix n’était pas prépondérante. Les militaires français pour la plupart n’adhérèrent pas aux idées des généraux Estienne et de Gaulle, et l’instruction pour l’emploi des chars indiquait :  » Les chars de combat sont des véhicules d’accompagnement de l’infanterie… au combat les blindés opèrent dans le cadre de l’infanterie… Cette instruction affirme clairement que le char de combat doit se soumettre à l’infanterie… et être sous les ordres des chefs d’infanterie.  » Nous avons personnellement connu les chars F.T. Renault vers 1933 au 510e R.C.C. à Nancy, et au camp de Satory près de Versailles qui était le terrain de manœuvre des officiers-élèves d’active, et des élèves officiers de réserve formés à l’E.A.I.C.C. (École d’Application de l’Infanterie et des Chars de Combat) (Versailles). Pendant la période 1939-1940, certaines sections de chars F.T. furent utilisées à l’arrière des lignes pour la  » chasse aux parachutistes « , les loups garous de cette drôle de guerre. Nous avons revu quelques-uns de ces chars éventrés dans un fossé en Alsace, au moment de l’attaque allemande, sans savoir qui était le responsable d’une  » erreur  » d’utilisation. Les chars F.T. furent utilisés pour la dernière fois en 1942 en Afrique du Nord. Ils restèrent en service, après l’armistice de 1918, dans les divers régiments de France et unités d’Outre-Mer, jusqu’à la mise en service des chars de combat Renault M 1935 R. Le 35 R. fut construit à 2000 exemplaires environ. En 1939 la France possédait également quelques chars B1 Bis, chars de trente tonnes, armés d’un canon de 75 sous capot, et de un canon de 47 sous tourelle avec également deux mitrailleuses. Ce char construit par Renault fut peu utilisé malgré ses grandes qualités.

(3) Il ne faut pas perdre de vue que les chars actuellement arme de la cavalerie furent, jusqu’en 1940, unités autonomes, servies par un personnel spécifiquement chars et dont les cadres sortaient comme indiqué déjà de l’E.A.I.C.C. avec comme matériel de manœuvre les chars du 503e R.C.C. stationnés à Satory. L’École assurait en outre le perfectionnement des officiers de réserve. Pour des facilités d’administration et de formation des chasseurs conducteurs, mécaniciens et autres spécialistes, les chars étaient groupés en régiments répartis sur le territoire et numérotés de 501 à 511. La France disposait en outre d’un bataillon à Bizerte, le 61, un bataillon à Meknès, le 62, un bataillon à Beyrouth, le 63, un bataillon à Alger, Oran, Constantine, le 64. Il faut ajouter les unités lointaines, une compagnie à Tien-Tsin, une compagnie à Shanghai, une compagnie à Hanoi, une compagnie à Saigon et une section à Tananarive. Il faut ajouter pour être complet une compagnie d’ouvriers de chars à Gien et enfin les diverses sections d’ouvriers de parcs de chars de combat en métropole et outre-mer. Chaque régiment comprenait deux bataillons qui en cas de conflit devenaient bataillon autonome formant corps, avec son commandement, son E.-M., ses moyens de dépannage et de ravitaillement par une compagnie d’échelon.

Les officiers portaient le képi de velours noir avec galons d’argent, pour les sous-officiers et gradés les galons étaient argent et vert. Les missions étaient différentes de la cavalerie dont certaines unités possédaient des chars ou des auto-blindées. Les chars étaient des Somua S 35, un excellent matériel. Mais qu’importe l’arme d’origine, tous ceux qui servirent dans ces unités en ont conservé une fierté au fond du cœur.

BIBLIOGRAPHIE :

Notes personnelles de l’auteur. Provenance : cours de technique et d’histoire des élèves-officiers de réserve à l’E.A.I.C.C.

Fiches techniques françaises sur le matériel blindé.

GLORIA; Pierre DAUZET, Histoire illustrée de la guerre 1914-1918, librairie Hachette.

Cahiers techniques des chars et de l’automobile, troisième volume, Armement et blindage, E.A.I.C.C., 1926.

Ceux des chars d’assaut, CORLIEL–JOL-VE, Editions Tallandier, Paris, 1932.

La merveilleuse histoire de l’armée française. Éditions G.P., Paris, 1947.

Les armes à feu, DLUDLEY POPE, Cercle du bibliophile, 1965.

Histoire illustrée des blindés, ARMIN, HALLE/CARLO DEMAMD, Éditions Princesse, Paris, 1971.

La France héroïque et ses Alliés, Geffroy LACOURT-LEMET, deux ouvrages, Librairie Larousse, Paris, 1919.

Histoire illustrée de la guerre du droit, Emile HINZELIN, trois ouvrages, Librairie Aristide Quillet, Paris.

Atlas historique, Stock; traduction française en 1968 de l’ouvrage allemand publié à Munich en 1964.

Coupures de journaux de l’époque.

Sources diverses, mémoires et souvenirs publiés dans les organes de liaison des anciens des chars.