La SABRETACHE

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Le caducée, symbole substitutif

Par le professeur André Pagès (extrait du Carnet n° 162).

Emprunté par Rome au dorien, le mot caducée désignait la baguette des hérauts, insigne de leur fonction.

Celle-ci était dévolue, dans l’Olympe, à Hermès (Mercure), lequel, voyant un jour se battre deux serpents, leur interposa sa baguette sur laquelle ils s’entrelacèrent et se figèrent. Le dieu, en y ajoutant deux petites ailes assorties à celles de ses sandales et de son pétase, obtint un emblème personnalisé auquel le nom de caducée doit être exclusivement réservé.

Or Hermès, sans doute parce que dénué de scrupules, était reconnu, non sans humour, par les Anciens comme le protecteur des commerçants, catégorie sociale sans rapport, en principe, avec la médecine. Dès lors pourquoi cette dernière aurait-elle pour symbole le caducée ?

D’autant plus qu’Hermès, également chargé d’accompagner l’âme des morts pour les confier à Charon, le nautonier des Enfers, pouvait difficilement patronner les thérapeutes !

C’est un cuistre, croyant faire preuve d’érudition, qui a introduit le terme de caducée dans la décision ministérielle du 14 juin 1879 concernant l’uniforme du petit État-major de l’École d’application de Médecine et de Pharmacie militaires. Cette grossière erreur, déjà dénoncée, en 1987, par le professeur Dillemann dans les Carnets de la Sabretache, s’est malheureusement perpétuée.

Le symbole de l’art médical, lui aussi emprunté à la mythologie gréco-latine, est la couleuvre d’Epidaure étreignant dans ses spires le bâton d’AskIépios (Esculape), fils d’Apollon et dieu des médecins. Il est d’ailleurs surprenant que ni l’Ancien Régime, ni surtout, la Révolution (1) si férue d’Antiquité, n’aient pensé à le conférer au Service de santé, alors que la médecine civile l’avait depuis longtemps adopté. C’est ainsi, par exemple, qu’il figure sur le sceau de l’Université de médecine de Montpellier en 1605 et que, de nos jours, la faculté y conserve la massue de cuivre argenté où se love le serpent qui était portée devant le corps professoral, en vertu du privilège accordé en 1350 par Jean le Bon. Cette pièce d’orfèvrerie est celle qui fut réalisée sous le Directoire, époque où, enfin, le Service de santé reçut l’emblème asclépiade.

C’est en effet, en Thermidor an VI que bâton et serpent apparurent sur ses boutons, assortis, toutefois,d’un coq ailes déployées au sommet. Sa présence n’a rien d’incongru, cet oiseau étant depuis toujours dédié à Esculape auquel on l’offrait en sacrifice. Mais, ici, sa situation dominante et son attitude en font l’allégorie de la vigilance. Très vite, la symbolique va se compléter. Au bâton se substituent trois baguettes solidarisées par l’enroulement du serpent. Elles représentent les trois composantes du Service de santé : médecine, chirurgie et pharmacie. Il en existe une curieuse variante qui y ajoute un palmier et un cactus, en rapport manifestement avec l’expédition d’Egypte et, peut-être, de fabrication locale. On peut la considérer comme le plus ancien insigne de la médecine militaire d’outre-mer.

Si en 1803 le coq disparaît, c’est pour être remplacé par un miroir, emblème de la prudence. Dès lors, l’attribut du Service de santé, encadré de chêne et de laurier, a trouvé sa forme définitive jusqu’à nos jours, malgré une éclipse de 1821 à 1831, où seuls le serpent et le bâton persistent.

Bien sûr certains corps privilégiés, comme la Garde impériale, ou les autres Armes, y adjoindront leurs symboles particuliers, mais en aucun cas il ne saurait être question de caducée.

Rendons à Esculape….

(l) On connaît une plaque de ceinturon associant le bâton entouré du serpent à un autre avec un miroir et à un coq, le tout environné de laurier. Cet objet parfois tenu pour datant de la Révolution a été identifié par Malibran comme contemporain du règlement du 1er Vendémiaire an XII.