La SABRETACHE

SOCIETE D'ETUDES D'HISTOIRE MILITAIRE

Association reconnue d'utilité publique

Rechercher dans les archives de La Sabretache

Le 11e Bataillon Principal du Train d’Artillerie en 1813-1814

Par Jacques DECLERCQ (extrait du Carnet n° 66).

Des recherches d’histoire familiale ont conduit notre confrère Jacques Declercq, de Fleurus (Belgique) à se pencher sur un bataillon du train d’artillerie dans les dernières années du 1er Empire. L’intérêt de cette étude est de montrer sur un exemple les procédés employés pour reconstituer une armée après le désastre de Russie et pour la renforcer pendant l’armistice de Pleiswitz : regroupement des rescapés dans les corps maintenus à l’armée de l’Elbe, formation de compagnies nouvelles par prélèvements successifs de cadres d’unités en Espagne et affectation de conscrits de 1813 puis de 1814, etc. Est également mise en évidence une difficulté bien connue de ceux qui ont essayé de chiffrer les pertes de l’époque (1), celle de connaître le nombre de prisonniers et de  » rayés par trop longue absence  » rentrés directement chez eux.

Si l’on connaît l’existence et le rôle du train d’artillerie sous l’Empire, on ignore bien souvent certains détails d’organisation ainsi que les historiques des divers bataillons qui l’ont composé.

Écrire un tel historique est une tâche particulièrement ardue qui reviendrait à réécrire l’histoire de toutes les divisions de l’armée napoléonienne au cours de son existence.

En effet, les diverses compagnies du train d’artillerie sont réparties entre les divisions, les parcs des corps d’armée, ceux des réserves, le grand parc général de l’armée, et ceux des places fortes.

Cependant l’étude de l’histoire du corps d’observation de l’Elbe en 1813 (devenu par la suite 5e corps d’infanterie de la Grande Armée) nous a amené à dépouiller aux archives de Vincennes les états de situation, registres matricules et autres documents relatifs au 11e bataillon principal du train d’artillerie en 1813-1814 (2).

Rappelons, pour mémoire, que dès le 1er octobre 1786, les conducteurs des charrois d’artillerie étaient compris dans le corps royal de l’artillerie.

Pendant la période révolutionnaire, l’acheminement des convois d’artillerie jusqu’aux lieux de combats était laissé aux soins d’entreprises privées civiles dont le personnel, peu concerné par la gloire militaire, n’hésitait pas à abandonner les pièces aux artilleurs dès les premiers coups de feu.

C’est pour remédier à cet état de fait que le 3 janvier 1800, le Premier Consul organise militairement les conducteurs de l’artillerie en huit bataillons. Cette organisation sera renforcée à diverses reprises au cours du règne de Napoléon Ier.

Ainsi le nombre de compagnies par bataillon passe de cinq à six le 4 août 1801. Le 20 septembre 1804, l’effectif passe à dix bataillons dédoublables en temps de guerre. Un onzième bataillon est créé le 3 octobre 1805 et deux autres le 28 août 1808. Ces treize bataillons seront dédoublés le 18 avril 1810 et un 14e bataillon, formé de Hollandais, sera créé à cette même date (3).

Les troupes formant ces divers bataillons seront, comme pour le reste de l’armée impériale, issues du volontariat et de la conscription. Compte tenu de leur mission,  » les conscrits sachant soigner les chevaux et conduire les voitures, seront, de préférence, affectés aux bataillons du train et des équipages (4) « .

Situation en 1812 (5)

En 1812, le 11e bataillon principal du train d’artillerie, dont le dépôt est à Metz, a ses compagnies réparties comme suit : les lère, 3e, 4e, 5e, et 6e compagnies sont en Espagne, la 2e compagnie étant en Russie avec des détachements des 4e et 6e. Le 1er mai 1812, soixante et onze soldats et quatre-vingt-onze chevaux de trait de la 1ère compagnie sont versés dans la 1ère compagnie du 5e bataillon principal de même arme à Salamanque ainsi que le constate le procès-verbal dressé par le sous-inspecteur aux revues de la 6e division de l’armée du Portugal.

Le cadre de la compagnie, composé du sous-lieutenant Quentin, d’un chirurgien aide-major, d’un maréchal des logis-chef, de deux maréchaux des logis, d’un fourrier, de deux brigadiers, de deux trompettes et de quatre ouvriers devra rentrer au dépôt du bataillon avec quatre chevaux d’officiers.

Ce document nous fait également connaître l’équipement, l’habillement, l’armement et le harnachement dont dispose la compagnie (6) : 69 habits-vestes, 59 gilets de dragon, 62 gilets d’écurie, 64 culottes de peau, 70 shakos et cordons, 59 bonnets de police, 70 capotes, 69 gibernes et autant de porte-gibernes, 69 ceinturons de sabre, 70 paires de bottes, autant de paires d’éperons et de porte-manteaux, 10 selles, 19 licols d’écurie, 10 brides montées, 19 longes, 9 harnais de devant et 10 de derrière, 70 sabres et 70 fusils dont 20 ont été ramassés sur les routes par un pareil nombre de soldats  » qui n’en avaient pas reçu du gouvernement « .

D’autre part, la solde reste due du 1er juin 1811 au 31 décembre 1811 et du 1er janvier au 30 avril 1812 ainsi que pour les mois de septembre, octobre, novembre et décembre 1809, janvier, février, mars, avril, novembre et décembre 1810.

La fin de 1812 et le début de 1813 connaissent la réorganisation des divers corps à la suite du désastre de Russie où ont été pratiquement détruits les détachements des 4e et 6e compagnies ; la trentaine de survivants de la 2e compagnie (sur 160 hommes) est destinée à être versée au 1er bataillon bis. Le sous-lieutenant Brasseur, qui la commandait, rentre à Metz très éprouvé par cette campagne puisqu’il ne pourra servir avant un certain temps, n’étant pas en état de marcher. Le 6 mai 1813, il sera nommé lieutenant à la 3e compagnie.

L’état-major du bataillon en 1813-1814.

En 1813, le bataillon est commandé par un vieux routier du train. Né à Fontainebleau le 11 juin 1760, Augustin Délateur entre au service dans les équipages d’artillerie le 29 juillet 1792. Il est inspecteur des équipages d’artillerie pour le compte des entrepreneurs le 29 messidor an II et chef de division le 24 messidor an VI. Le 1er germinal an VIII, on le retrouve capitaine commandant le 4e bataillon du train et il rétrograde lieutenant à la refonte des bataillons le 1er frimaire an X. Le 1er fructidor an XI, il est adjudant-major au 2e bataillon bis du train d’artillerie et le 16 frimaire an XIV, il est désigné capitaine commandant le 11e bataillon principal du train d’artillerie. Lorsque le 27 mai 1813, il est nommé chef d’escadron, il totalise 14 campagnes.

Une décision ministérielle du 17 juin 1813 remet en activité dans son grade, en le désignant comme commandant en second, le capitaine Fortuné Magnan, qui avait servi dans le train d’artillerie. Resté dans les places d’Allemagne, il est remplacé en février 1814 par le capitaine Bertrand. Il rentre à la paix et partira le 26 août 1814 pour rentrer dans ses foyers et jouir du traitement qu’il recevait à sa remise en activité.

Le 5 août 1813, le lieutenant Huot, de la 4e compagnie, est désigné comme commandant en 3e. Le lieutenant adjudant-major Louis Bernel passe capitaine commandant en second au 12e bataillon principal du train d’artillerie le 5 août 1813. Il est remplacé par le lieutenant Quevreux, venant du 10e bataillon bis du train d’artillerie, qui a un frère, François, maréchal des logis au bataillon et un autre servant au 72e de ligne. Le sous-lieutenant Léon Hivart, passé lieutenant le 12 août 1813. est quartier-maître du bataillon. L’adjudant sous-officier Antoine-Louis Pessorneaux, nommé sous-lieutenant le 28 décembre 1812, passe avec ce grade au 2e régiment du train d’artillerie de la Garde le 1er mai 1813. Il est remplacé par le maréchal des logis-chef Jean Nicolas Royer, venant du 2e bataillon principal du train d’artillerie (Armée du Midi) ; il sera fait prisonnier de guerre en Espagne et son poste sera finalement occupé par le maréchal des logis-chef J.-B. Carpentier.

Le 10 janvier 1814, le maréchal des logis Pierre Brunet, de la 2e compagnie, est également nommé à cet emploi. Il part en congé absolu le 31 août 1814. François Van Poppel, originaire de Zevenberg (département des Deux-Nèthes) est le chirurgien aide-major du bataillon. Le sous-aide-major Jean-Louis Fabre, licencié à sa demande pour cause de mauvaise santé le 14 janvier 1813, est remplacé par Louis Auguste Masson, venant des hôpitaux de la 10e division militaire. Il rentrera dans ses foyers en juillet 1814 avec traitement de non-activité.

Enfin, le corps dispose de deux vétérinaires : Nicolas Mangin, artiste vétérinaire en premier :  » bonne conduite, beaucoup de zèle et de connaissance « , né à Mondelange (Moselle) est signalé comme étant susceptible de réforme, étant atteint de plusieurs cicatrices avec perte de substance au voile du palais et d’une plaie fistuleuse à l’intérieur du crâne, produite par un coup de pied de cheval, à la suite de quoi il a subi l’opération du trépan. Il part en congé de réforme le 13 août 1814. Le maréchal vétérinaire en second, Pierre-Noël Dupuis, arrivé au bataillon le 24 juillet 1813. Il a  » beaucoup d’instruction, de conduite et de zèle  » et part rejoindre le 14e corps à bDresde mais il ne donne plus de ses nouvelles après le 1er octobre 1813 et on le présume prisonnier de guerre en Allemagne.

La 1ère compagnie

La 1ère compagnie est commandée par le lieutenant Jean-Baptiste Quentin, assisté à partir du 6 mai 1813 par le sous-lieutenant Pierre Lambert, ex-maréchal des logis-chef à la 5e compagnie et qui sera détaché à la 7e compagnie. Resté dans la place de Glogau d’où il rentrera après la paix, le sous-lieutenant Lambert est remplacé en février 1814 par le sous-lieutenant Brunel venant de la 6e compagnie.

Fin 1812, la 1ère compagnie reçoit des conscrits de 1813; elle est complétée en janvier 1813 par des conscrits venant du 9e léger et du 96e de ligne pour atteindre, le 1er mars, un effectif de 148 hommes et 248 chevaux. Pour mettre cette compagnie au grand complet, il importe de pourvoir à la désignation de maréchaux des logis, fourriers, brigadiers, et chef armurier. Or il est impossible de procéder à ces nominations dans le respect des règles en vigueur car on ne dispose pas d’hommes ayant l’ancienneté suffisante. Aussi, le 12 janvier, le capitaine Delatour doit-il se résoudre à proposer au ministre de la Guerre la nomination à ces postes d’enrôlés volontaires et de conscrits réunissant une bonne conduite et de la moralité, montrant de la fermeté et ayant le désir de bien servir.

La compagnie, avec un détachement de la 7e, sera attachée à la 2e division d’infanterie du 5e corps de la Grande Armée (général de division Puthod), division qui, après avoir participé à la campagne de printemps 1813, sera anéantie le 29 août 1813 aux environs de Lôwenberg (98 hommes du train d’artillerie y seront prisonniers de guerre).

L’effectif total de cette compagnie et du détachement qui l’accompagne va osciller entre 141 et 219 hommes et 99 et 318 chevaux pendant la période février-août 1813.

A titre indicatif, le matériel d’artillerie de cette division se composait de 16 bouches à feu (12 canons de 6 et 4 obusiers de 24) et 38 à 44 voitures (affûts de rechange, caissons et chariots à munition, forge de campagne). Les rescapés seront ensuite attachés au service du grand parc d’artillerie de l’armée (général Neigre). Resté dans la place de Glogau avec un détachement, le sous-lieutenant Lambert sera remplacé par le sous-lieutenant Brunel de la 6e compagnie.

La nouvelle 2° compagnie.

La 2e compagnie ne réapparaît dans les états de situation du corps qu’à la date du 1er février 1814. Elle s’organise alors aux Essarts (près de Rambouillet), où le dépôt du bataillon a été transféré à la suite de l’invasion alliée. Elle compte alors 120 hommes dont 93 détachés à la 1ère compagnie. Elle est commandée par le lieutenant Calmés venant de la 4e compagnie, aidé du sous-lieutenant Bedeaux venant de la 6e compagnie.

Les 3e, 4e, 5e et 6e compagnies.

La 3e compagnie avait servi de 1807 à 1808 en Prusse, en Pologne et en Allemagne avant d’être envoyée en 1810 en Espagne (armée du Centre) où l’on retrouve également les 4e et 5e compagnies (armée du Midi). La 6e compagnie se trouvait aussi en Espagne (armée du Midi) après avoir participé aux campagnes des ans XII et XIII à l’armée de l’Océan, de 1805 en Allemagne, de 1806 et 1807 en Prusse et en Pologne et de 1809 en Autriche.

En février 1813, les hommes de ces compagnies seront versés les 3e et 4e, au 2e bataillon principal du train d’artillerie et pour les 5e et 6e, au 5e bataillon principal du train d’artillerie. Les cadres de ces compagnies rentreront en France où ils seront complétés par l’incorporation en avril, de conscrits de 1814 et d’hommes venant des 8e bataillon bis du train d’artillerie et 9e bataillon principal du train d’artillerie.

En juin, juillet 1813, ces compagnies seront en remonte à Besançon. Elles manquent alors totalement d’habillement et de gibernes, la maison Seillière apportant beaucoup de retard à la fourniture des étoffes. Elles recevront ces effets lors de leur passage à Strasbourg et à Mayence, étant en route pour rejoindre les 4e et 14e corps avec lesquels elles feront campagne.

La 3e compagnie était commandée en Espagne par le sous-lieutenant Claude Marie Fléchet. Nommé lieutenant, il passera en Espagne à la 3e compagnie du 2e bataillon principal du train d’artillerie. Le 6 mai, le sous-lieutenant Brasseur rentré de Russie, est nommé lieutenant et le remplacera. On lui adjoint le sous-lieutenant Lombard.

La 4e compagnie est aux ordres du lieutenant Huot jusqu’à sa nomination comme commandant en troisième du bataillon. Il est pourvu à son remplacement le 8 octobre 1813 par la nomination du sous-lieutenant Calmés, de la 7e compagnie, au grade de lieutenant. Au début 1814, il passera à la 2e compagnie et la 4e sera supprimée après avoir été commandée pendant quelque temps par le sous-lieutenant Brunel, de la 6e compagnie. Alors qu’elle était encore en Espagne, cette compagnie avait également comme sous-lieutenant Sébastien Forget. Il est ensuite employé comme adjoint à l’état-major général du train à l’armée d’Espagne. Le 1er septembre 1813, il sera nommé aide de camp du général d’Aboville aîné, après être passé lieutenant à la 1ère compagnie du 2e bataillon principal du train d’artillerie.

Le lieutenant Charles Langlois commande la 5e compagnie jusqu’à son passage en avril 1813 comme sous-lieutenant dans le 1er régiment du train d’artillerie de la Garde. Il est remplacé par le sous-lieutenant Jacques Durif précédemment maréchal des logis-chef au 1er bataillon bis du train d’artillerie. Il sera nommé lieutenant le 8 octobre 1813 et l’ex-maréchal des logis-chef Bedeaux, de la 5e compagnie du 5e bataillon bis du train d’artillerie, nommé sous-lieutenant, lui sera adjoint. Celui-ci passera en janvier 1814 à la 2e compagnie. Le lieutenant Durif partira le 9 juillet 1814 pour ses foyers avec traitement de non-activité.

Le sous-lieutenant Jacques Pénicaud commande la 6e compagnie en Espagne. Il sera nommé lieutenant le 6 mai 1813 et à la même date, le maréchal des logis-chef Brunel y sera nommé sous-lieutenant. Il passera à la 1ère compagnie en février 1814.

La 7e compagnie.

Enfin, il sera formé, à partir de la compagnie de dépôt, une 7e compagnie qui sera attachée à la 3e division du 3e corps de la Grande Armée. Elle combattra à Lutzen où elle aura deux hommes tués et six blessés. Quarante-cinq hommes en seront détachés pour faire campagne avec la 1ère compagnie. Cette 7e compagnie sera commandée par le lieutenant Pichaucourt. Sébastien Hyacinthe Pichaucourt, sous-lieutenant au 7e dragons le 10 mars 1792 et lieutenant au même régiment le 17 germinal an III a été blessé devant Valenciennes d’un éclat d’obus à la jambe droite et a eu la jambe gauche percée d’une balle devant Luxembourg. A la réduction du régiment de cinq à quatre escadrons, il est réformé et quitte le 7e dragons le 5 floréal an IV. Installé fabricant de sucre de betterave et d’indigo pastel dans la région de Thionville, il sollicite l’autorisation de reprendre du service dans le train d’artillerie où il est nommé le 8 avril 1813. Il mourra à Metz des suites de maladies et de fatigues de la retraite le 10 janvier 1814. Sera aussi attaché à cette compagnie le sous-lieutenant Calmés, nommé lieutenant à la 4e compagnie le 8 octobre 1813 et remplacé à cette date par le sous-lieutenant Genin, ex-maréchal des logis-chef à cette compagnie La 7e compagnie disparaîtra des états de situation en janvier 1814.

La compagnie de dépôt.

Enfin, plusieurs officiers déjà cités seront attachés à des époques différentes et pour des temps variables à la compagnie de dépôt : sous-lieutenants Calmés, Brasseur, Gauthier (ex-maréchal des logis à la 6e compagnie), Genin, Lambert, Lombard et le lieutenant Pénicaud. Cette compagnie de dépôt réorganisée le 21 mars 1813, comprendra entre autres des sous-officiers, des brigadiers, des trompettes, des ouvriers tailleurs, bottiers, cordonniers, culottiers, bourreliers, selliers, chefs de forge, maréchaux-ferrants, etc.

C’est en effet que l’incorporation des recrues exige la confection de nombreux équipements, confection qui ne se fait pas aussi vite que le souhaiterait le commandant Délateur : les 3e, 4e, 5e et 6e compagnies ne pourront être habillées et équipées qu’à leur passage à Strasbourg et à Mayence ; les hommes venant de l’infanterie le 20 janvier 1813 pour être incorporés dans la 1ère compagnie ne pourront être habillés que vers la fin février.

Les matières premières manquent et les magasins ne présentent aucune ressource. Le capitaine Délateur est ainsi obligé de solliciter à plusieurs reprises l’intervention du ministre directeur de l’administration de la Guerre pour obtenir les fonds nécessaires. Non seulement les matières manquent, mais aussi les tailleurs, ouvriers et sous-officiers. Les officiers du train tentent donc d’attirer vers cette arme des soldats de régiments d’infanterie ou de cavalerie casernés à Metz, ce qui provoque des réclamations de la part des commandants de ces corps. Ainsi, le 20 avril 1813, le major du 100e de ligne écrit, au sujet de la désignation comme brigadier au 11e bataillon principal du train d’artillerie du fantassin Léon Morel :  » Cet homme est un des bons ouvriers de notre atelier de tailleurs, où il est employé depuis son arrivée au corps; je vous prie de bien vouloir nous laisser cet ouvrier. Je dois profiter de cette circonstance pour faire connaître à votre Excellence que les bataillons du train d’artillerie et des équipages sont ici à l’affût de tous les sujets que les dépôts d’infanterie se donnent beaucoup de peine à former pour en faire des fourriers ou des sous-officiers. Ils se procurent les noms de ces hommes et sans en prévenir les chefs de dépôts, demandent leur passage à votre Excellence. S’ils continuent ce système, il ne nous restera aucune ressource pour faire des sous-officiers. Ces corps reçoivent des conscrits comme nous, et ont les mêmes moyens de se former des sujets « . Il ne semble pas que ces réclamations aient eu quelques effets (7).

Pertes de la 1ère compagnie.

Pour terminer cette brève évocation, nous aurions aimé dresser un état des pertes du bataillon en 1813-1814. Cependant, nous avons dû constater d’importantes divergences entre les chiffres tirés des états de situation du 11e bataillon principal du train d’artillerie, des registres matricules et des états de situation des corps d’armée (et notamment le 5e corps). Néanmoins, nous avons dépouillé les registres matricules pour étudier de plus près la 1ère compagnie. Nous y avons dénombré avec certitude 282 hommes qui y ont été incorporés entre le 7 novembre 1812 et le 1er mars 1814.

Nous les avons classés selon les motifs qui les ont éloignés de leurs corps. Sur 73 soldats faits prisonniers à Lôwenberg le 29 août 1813 (les états du 5e corps au 15 septembre portent, pour la 1ère compagnie et le détachement de la 7e qui l’accompagnait 98 hommes prisonniers), 2 seulement sont rentrés au corps après la paix et furent congédiés. Deux soldats furent encore pris en février et deux autres en mars 1814. Total des prisonniers non rentrés : 75. Ont été rayés pour longue absence : 1 soldat en septembre 1813, 18 en octobre, 3 en novembre, 20 en décembre, 25 en février 1814, 13 en juin 1814 et 9 en juillet. Total des rayés : 89. Trois hommes ont été tués ou sont morts des suites de blessures. La maladie a provoqué plus de dégâts que les balles : un homme est mort en mai 1813, un autre en juin, un encore en septembre, 4 en novembre, 2 en décembre, 6 en janvier 1814 et un en février. Total des soldats morts de maladie : 16.

Pour ce qui est des désertions, aucune n’est signalée en 1813. Un homme déserte en janvier 1814, deux en février, 32 en avril, 4 en mai et autant en juillet. Total des déserteurs : 43. Deux hommes sont passés à d’autres corps en 1813 et 9 en août et septembre 1814. Total : 11.

Enfin, 9 hommes seront réformés à la revue du 27 août 1814 (la plupart pour blessure à la main droite), 25 seront congédiés et 11 seront renvoyés dans leurs foyers comme étrangers (août et septembre 1814). On pourrait donc conclure que les pertes ont été très importantes puisque sur ces 282 hommes, seuls 52 ont terminé avec certitude les campagnes de 1813 et 1814 avec leur corps, soit 18,4 % de l’effectif.

Il faut cependant remarquer que certains prisonniers ont pu rentrer après la dissolution du corps, que parmi ceux-ci, comme parmi ceux qui ont été rayés, il s’en trouvait un grand nombre issus des départements réunis qui ont pu rentrer directement chez eux.

Il est donc difficile de tirer des conclusions précises de ces chiffres. Mais même si les pertes qu’ils indiquent sont exagérées, il est certain que la première compagnie a payé un lourd tribut puisque le souvenir s’en est conservé dans la descendance d’un de ces soldats (8).

Effectifs du bataillon.

Si l’on tient compte des états de situation du corps (excepté ceux des 1er décembre 1813, 1er avril, 1er mai, et 1er juin 1814 qui ont disparu) on notera au 1er janvier 1813 un effectif total de 794 hommes et 863 chevaux. Ces effectifs augmenteront jusqu’à atteindre le maximum de 1055 hommes (1er août 1813) et 1466 chevaux (1er novembre 1813). Nous résumons dans les tableaux en annexe les gains et pertes du corps en hommes et en chevaux.

Quant aux désertions, on remarquera que la majorité d’entre elles se sont produites dans les jours qui ont suivi l’abdication de l’Empereur (entre le 9 avril et 15 avril). L’armée était alors démoralisée, tous les récits concordent sur ce point.  » Des officiers brisèrent leur épée, s’arrachaient leurs propres épaulettes… les soldats brisaient et jetaient surtout leurs armes… (9). « .

Ainsi s’écroule l’Empire et aussitôt, on se hâte de répartir l’armée en en dispersant les différents corps (Rouen, Evreux, Chartres, Nevers, etc.).

Nous avons vu que le dépôt du 11e bataillon principal du train d’artillerie se trouvait à Metz jusqu’au début janvier 1814. Il va alors être transféré aux Essarts, près de Rambouillet, où il sera encore en mars. Les états d’avril, mai et juin manquent dans les dossiers de Vincennes. Mais au 1er juillet 1814, le dépôt et toutes les compagnies auront rejoint Metz.

Au 1er septembre 1814, il restera au corps 162 hommes présents et 12 chevaux. Le 12 mai, le gouvernement royal réorganisait le train d’artillerie en quatre escadrons qui seront portés à huit par ordonnance du 9 septembre 18143.

Les quelques rares soldats du 11e bataillon principal du train d’artillerie qui seront maintenus en service seront alors versés dans l’escadron dit  » provisoire « , ensuite dans les 2e et 6e escadrons du train d’artillerie.

NOTES

1. Cf. : Jacques Houdaille  » Pertes de l’armée de terre sous le Premier Empire d’après les registres matricules  » in : Population – Paris : INED, 27e année n° 1, janvier-février 1972. pp.27-50.

2. S.H.A.T. Vincennes. 25 YC 207, Xd58, C2 540.

3. Malibran : Guide des uniformes de l’armée française de 1780 à 1848.

4. Instruction générale sur la conscription. Art. 456.

5. Sous-titres ajoutés par la rédaction.

6. N.D.L.R. : vraisemblablement ce qui subsiste en magasin après les mutations du 1er mai.

7. Nous avons relevé deux autres cas : Jean Marie Bottrel, du 25e de ligne, passe comme brigadier, et Jean Cammelle, ex-cuirassier au 1er régiment, passe au bataillon venant du 100e de ligne. Ces passages ont lieu en mars 1813.

8. Augustin Joseph Declercq, né à Grand Acren (département de Jemmappes), conscrit de 1813, incorporé le 25 novembre 1812 au 96e de ligne, passé le 20 janvier 1813 à la 1ère compagnie du 11e bataillon principal du train d’artillerie. Parti pour ses foyers le 6 août 1814. Quelques bribes de ses souvenirs ont été recueillis par ses enfants et transmis oralement de génération en génération. Cette tradition familiale rapporte qu’il dormait sous les canons ; devant se nourrir de racines de choux, il eut les pieds gelés dans des bottes qu’il ne pût ôter durant trois mois (campagne de France) ; il souffrit beaucoup de dysenterie pendant la retraite de Leipzig, d’où sa compagnie revient avec un effectif très réduit ; mais malgré toutes ces misères, quand l’Empereur passait, tous se dressaient tels  » des diables sortant d’une boîte « . Mon trisaïeul vécut assez longtemps pour recevoir la médaille de Sainte-Hélène et s’éteignit à Deux-Acren (Hainaut) en 1870.

9. – Capitaine de Mauduit : Les derniers jours de la Grande Armée.