La SABRETACHE

SOCIETE D'ETUDES D'HISTOIRE MILITAIRE

Association reconnue d'utilité publique

Rechercher dans les archives de La Sabretache

Cavalerie française au Mexique : Les turcos à cheval (1864-1867)

Par J. PIERRET (extrait du Carnet n° 23).

L’importance du rôle joué par la cavalerie pendant la campagne du Mexique est bien connue. Mais aussi l’insuffisance du nombre des escadrons du corps expéditionnaire qui, en octobre 1862, s’élevait seulement à neuf : deux escadrons de chacun des trois régiments de Chasseurs d’Afrique (1er et 6e du 1er Régiment, 3e et 4e du 2e Régiment, 4e et 5e du 3e Régiment), deux escadrons du 12e Régiment de Chasseurs (5e et 6e), enfin le 1er escadron du 5e Régiment de Hussards pour servir d’escorte au Général FOREY, commandant en chef.

Ce nombre était bien en rapport, suivant les principes tactiques de l’époque, avec la composition et l’effectif des troupes envoyées au Mexique, mais le caractère particulier de la guerre menée par les partisans juaristes – qui, eux-mêmes, possédaient une nombreuse cavalerie – prit les troupes françaises au dépourvu. Malgré leur valeur et leur combativité nos escadrons, généralement éparpillés en faibles détachements, ne pouvaient se trouver partout en force suffisante pour faire face à la guerre de guérillas qui leur était imposée. Un renfort fut toutefois envoyé au début de 1864, et nous voyons débarquer successivement à Vera-Cruz, en février et en mars, deux escadrons du 12e Chasseurs (les 1er et 2e, ainsi que l’état-major du régiment), un escadron du 1er Chasseurs d’Afrique (le 2e) et un escadron du 5e Hussards (le 2e).

Cependant, dès avant l’arrivée de ce renfort, le commandement local, conscient de la pénurie du corps expéditionnaire en cavalerie, avait envisagé comme palliatif, pour tout à la fois augmenter le nombre des cavaliers et obtenir un meilleur rendement des troupes à pied, de  » monter  » un certain nombre de compagnies d’infanterie. L’arrivée des quatre escadrons ne ralentit pas la mise à exécution progressive du projet arrêté. Et les unités désignées pour être  » montées  » reçurent les unes des chevaux, les autres des mulets. Celles qui furent dotées de chevaux constituèrent en fait de véritables escadrons de cavalerie. Par contre celles pourvues de mulets jouèrent plutôt le rôle d’une infanterie portée, et répondirent aux intentions du commandement en contribuant à accroître l’efficacité des fantassins, soit par un transport plus rapide de ceux-ci, soit par un allégement sensible de leurs charges – et donc de leurs fatigues – au cours des marches que le climat et l’état des chemins rendaient si éprouvantes.

Indépendamment de la célèbre contre-guérilla à cheval du colonel DUPIN, une compagnie du Régiment Etranger fut constituée au début de l’année 1864 en  » compagnie de partisans montée « , et une seconde compagnie fut organisée de même avant septembre 1866.

Les  » Zéphyrs « , qui étaient représentés au Mexique par le 2e Bataillon d’Afrique et participèrent vaillamment à de nombreux engagements, créèrent en septembre 1864 un peloton monté de cinquante chasseurs, pris parmi ceux provenant de la cavalerie. Celui-ci rendit d’excellents services. De leur côté les Zouaves eurent des unités montées. En avril 1864, le 1er Régiment formait un peloton de  » Zouaves à cheval « , et l’on trouve trace, un peu plus tard, dans le même régiment, d’une compagnie franche montée sur des mulets. Le 3e Régiment, lui aussi, eut sa compagnie à dos de mulet.

Mais, et surtout, – et il semble que cette formation soit moins connue que les autres, – les Tirailleurs Algériens, parmi les premiers, eurent leurs cavaliers, à l’initiative du Général BAZAINE lui-même. Sur les six compagnies du  » bataillon provisoire  » – fournies à raison de deux par chacun des trois Régiments, – deux furent montées, à cheval.

En janvier 1864 il fut décidé que cent quatre-vingts tirailleurs seraient montés, de manière à former dans chaque compagnie une section à cheval. L’organisation se fit à Zamora. Deux commissions furent créées, l’une pour l’achat des chevaux, la seconde pour l’achat des harnachements. Du 1er février au 15 mars deux cents chevaux furent achetés et répartis entre les compagnies. Sous la direction du Capitaine DE VAUGUION, pendant ces six semaines, les chevaux furent dressés et les pelotons exercés aux manoeuvres de la cavalerie. D’après le Lieutenant MARTIN, auteur d’un historique du 2e Régiment de Tirailleurs Algériens, les Arabes qui, à cette époque encore, avaient naturellement le goût du cheval, et chez lesquels l’équitation militaire était en quelque sorte une science de tradition, s’y appliquaient avec passion et firent en peu de temps de si rapides progrès qu’ils furent bientôt en état de se présenter avec avantage devant l’ennemi. Lorsqu’au début d’avril le bataillon arriva à Guadalajara, l’organisation de sa cavalerie fut complétée et réglée d’une manière définitive. Les pelotons, regroupés, permirent la transformation de deux des compagnies, la 3e et la 5e, en compagnies montées, chacune à l’effectif de quatre-vingt-dix chevaux (1) : On habilla ces cavaliers et on les arma en conséquence. Chacun d’eux reçut une paire de bottes molles en cuir jaune avec éperons, un pantalon de toile à jambes qui remplaça le pantalon large, une sarapé (manteau mexicain) pour remplacer la pèlerine courte à capuchon, et l’on ajouta à leur armement un sabre de cavalerie.

Le Capitaine LAURENT – alors lieutenant – du 3e Chasseurs d’Afrique, authentique cavalier, qui les vit à l’œuvre, leur a consacré une place de choix dans ses souvenirs de campagne qu’il a réunis sous le titre :  » La guerre du Mexique de 1862 à 1866 – journal de marche du 3e Chasseurs d’Afrique  » et fait éditer dès 1867. Après avoir expliqué le pourquoi de cette cavalerie improvisée, il fournit de très intéressants détails sur la tenue, l’armement et le harnachement des  » turcos à cheval « , et sur son étonnante efficacité au combat. Et c’est à lui que nous emprunterons sans hésiter les lignes suivantes qui constituent certainement le plus bel éloge que l’on ait pu décerner à ces éphémères cavaliers :  » Pour bien comprendre l’esprit de cette formation, il est indispensable de savoir que le Turco est un être tout à fait différent du Spahi. Le Spahi, c’est l’homme de grande tente… ; il ne faut pas l’emmener dans une guerre lointaine : il est marié, il a des enfants ; … la nostalgie et le souvenir de la famille l’empêcheraient de servir. Le Turco au contraire, l’enfant du hasard et des grands chemins, est resté lié par la pauvreté… La France lui a donné des armes, mais il marche à pied… Donner un cheval à un Turco, c’est lui donner ce qu’il veut, c’est réaliser son rêve (ce verset du Coran  » le bonheur est dans les bras de la femme et sur le dos du cheval « ). Le Maréchal BAZAINE le savait bien. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Un ordre du jour du quartier général annonça la transformation de compagnies de tirailleurs algériens en escadrons. Cette nouvelle fut accueillie avec joie par les officiers des Turcos aussi bien que par la troupe, et chacun apporta dans cette organisation le zèle et l’activité… (nécessaires). Le premier essai fut fait à Guadalajara par les soins du Commandant MUNIE. Deux cents chevaux furent achetés, dressés et harnachés en quinze jours. Les Turcos étaient littéralement fous de joie. A la première sortie qu’ils firent on eut toutes les peines du monde à empêcher ces grands enfants de se livrer à une fantasia effrénée…

 » Voici l’équipement de cette nouvelle cavalerie qui nous a rendu d’importants services. Leurs chevaux sont de bonne race mexicaine, très doublés et à l’état sauvage. Mais entre les jambes des Turcos leur dressage n’a pas été long. Chaque défense du cheval est un amusement de plus pour ces enragés faiseurs de fantasia.

 » La selle et la bride mexicaine – analogues du reste au harnachement arabe – leur plaît beaucoup ; on leur a laissé leur fusil d’infanterie avec la baïonnette. Ils le portent en bandoulière comme les Chasseurs d’Afrique. On leur a donné de plus un sabre de cavalerie, fixé à la selle entre les quartiers et les sangles, suivant le système arabe et mexicain. A cheval ils ont supprimé le turban et n’ont plus que la chéchia (calotte rouge à gland). Les clairons ont changé avec bonheur l’embouchure de leur instrument contre une embouchure de trompette et ont appris promptement les sonneries de la cavalerie. La molletière et les guêtres ont disparu pour être remplacées par une longue botte en cuir fauve et souple, armée du lourd éperon mexicain.

 » Le Ginete  » (cavalier mexicain) ne se hasarde plus maintenant à venir caracoler sur le flanc des colonnes françaises. Derrière chaque broussaille, à chaque détour du chemin, il voit surgir tout d’un coup devant lui la face noire d’un Turco qui, brandissant une lame brillante, lance à sa poursuite un cheval aussi agile, aussi souple que le sien.

 » Ces diables noirs vont – viennent – passent – repassent – disparaissent et reviennent – voltigent sans cesse comme un essaim de guêpes autour de nous pendant la route. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu un Turco marchant au pas… Nos braves négros font une prodigieuse consommation d’animaux ; mais ils en prennent tant à l’ennemi que l’on peut bien leur en laisser crever quelques-uns pour se distraire.

« La prise d’Acapulco, celle de Matamoros, la première occupation de Mazatlan, la surveillance entière des Terres Chaudes et une foule de razzias et d’arrestations heureuses, tels sont les services qu’ont rendus les Turcos pour remercier le Maréchal BAZÀINE de les avoir transformés en Spahis « .

Après avoir participé brillamment à l’expédition du Mexique, fantassins et cavaliers du bataillon de Tirailleurs Algériens rembarquèrent à Vera-Cruz à la fin du mois de février 1867, comme d’ailleurs l’ensemble des troupes du corps expéditionnaire. Le contingent du 2e Régiment retrouvait Mostaganem le 5 avril, celui du 1er Alger le 7 ; et celui du 3e Régiment, arrivé à Philippeville le 9, rentrait à Constantine le 17. Mais déjà une décision officielle avait mis fin, à compter du 8 avril, à l’existence de cette formation provisoire, qui avait quitté la terre d’Afrique près de cinq ans auparavant, le 9 septembre 1862.

(1) Dans le Carnet de la Sabretache de 1937 (page 321  » Cavalerie de la Légion étrangère au Mexique « ) le colonel Paul GUINARD fixait à  » septembre 1865  » l’organisation d’une compagnie de tirailleurs algériens en escadron de cavalerie. Nous pensons que l’auteur, pour avancer cette date, s’est appuyé sur le passage suivant d’une lettre que le Général VANSON (capitaine à l’époque) écrivait à sa famille, de Mexico, le 27 septembre 1865 :  » Aujourd’hui sont arrivés cent superbes Turcos faisant partie d’un détachement de 300 de ces fantassins arabes arrivés par le dernier transport à Vera-Cruz. Ceux-ci viennent ici chercher des chevaux, car on va les transformer en cavalerie pour le service des Terres Chaudes « . Il ne pouvait s’agir que d’un simple renfort destiné aux compagnies déjà montées depuis dix-huit mois.