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Uniformes et traditions des Tirailleurs Marocains (1914 – 1919)

Uniformes et traditions des Tirailleurs Marocains (1914 – 1919)

Par le colonel Carles, membre de La Sabretache.

Figure 1 : Tirailleur marocain du R.M.T.M., tenue de campagne, 1916. Chéchia recouverte du chèche écru. Vareuse de drap khaki à un rang de boutons jaunes demi-bombés. Séroual de drap khaki. Bandes molletières de drap khaki. Brodequins cirés en noir. Equipements noirs. Plaque de ceinturon en cuivre poli. Courroie de bidon en cuir noirci. Musette en toile cachou. Fusil mle. 1886-93 à bretelle de cuir noirci, boucles cuivre. Barda sénégalais roulé dans une toile de tente cachou.

Figure 2 : Tirailleur marocain du R.M.T.M., tenue de tranchée 1917. Casque peint en khaki. Chèche écru autour du cou. Djellaba brune bordée de jaune. Vareuse de drap khaki. Séroual idem. Bandes molletières, brodequins comme figure 1

Figure 3 : Sous-officier marocain du R.M.T.M., tenue de repos l’été 1917. Chéchia entourée d’un chèche écru. Vareuse de toile khaki clair, boutons jaunes. Séroual en toile khaki clair. Molletières de drap khaki. Brodequins noirs. Ceinture rouge. Courroie de bidon et musette comme figure 1. Galons de grade dorés sur fond de drap khaki.

planche

Figure 4 : Modèle de chèche roulé autour de la chéchia

Figure 5 : Galons de grade sur la djellaba (caporal). Galonsjonquille sur patte de drap khaki. Boutons jaunes. Djellaba brune bordée de jaune.

Figure 6 : Insigne de collet d’officier, modèle 1915. En broderie d’or.

Les uniformes des Troupes auxiliaires marocaines avant 1913, c’est-à-dire avant qu’ils ne fussent fournis par l’Intendance, n’entrent pas dans le cadre de cette étude. Disons seulement que les effets étaient assez semblables, dans leur coupe, à ceux de nos tirailleurs algériens et tunisiens, dont les cadres formaient la majorité des instructeurs de l’armée chérifienne. Il n’y eut donc pas de révolution vestimentaire quand l’Intendance fut chargée de vêtir les Marocains.

En 1913, l’Infanterie, – la seule qui nous intéresse ici – fut dotée d’une partie des effets de toile en usage chez les tirailleurs indigènes, ceux dont la confection coûtait le moins cher.

Pour la tenue ordinaire, une vareuse boutonnant devant par un rang de 7 boutons jaunes, unis, demi-bombés, avec petit collet droit agrafé, pattes d’épaule, poches sur les hanches, pas de parement ; un séroual, pantalon ample, mais de coupe moins compliquée que celle du pantalon à la turque des tirailleurs ; des bandes molletières en drap bleu foncé ; des brodequins de marche ; une ceinture de laine rouge o âne chéchia ; deux chemises ; un chèche, c’est-à-dire une bande de toile écrue de 2,50 mètres de long et 0,80 de large. Pour les corvées, une veste de treillis.

L’hiver, le Marocain se protégeait du froid en revêtant une djellaba, vêtement des tribus, en laine brune, généralement rayée en long et dont les rayures variaient selon la région ou la djellaba avait été tissée.

L’équipement consistait en ceinturon à plaque de cuivre, cartouchières avec bretelles de suspension, porte-épée pour la baïonnette, le tout en cuir noirci. Il semble que le havresac ne fut pas distribué, car toutes les photographies montrent les Marocains porteurs de ce qu’on a appelé le barda sénégalais, c’est-à-dire un rouleau enserrant les effets dans l toile de tente, cerclée par des courroies ou des cordeaux de tente. Cette sorte de cylindre était arrimé aux épaules, soit par les extrémités de la toile de tente, soit par des courroies.

L’armement était celui de toute l’Armée, le fusil Lebel 1886-93 et sa baïonnette.

Comme aucun règlement ne précisait le détail de l’uniforme, il y eut des variantes suivant les bataillons. D’une part, les cadres tirailleurs tendaient, par réflexe, à copier les modes des tirailleurs, d’autre part, tous étaient conscients de la personnalité affirmée du Marocain, qui ne voulait pas être confondu avec l’Algérien ou le Tunisien. Pratiquement, il semble que certains traits communs s’établirent, qui fixèrent la silhouette du fantassin marocain.

D’abord, la coiffure. Le Marocain portait la chéchia plus haute que chez les tirailleurs, un peu à la manière des chasseurs d’Afrique, c’est-à-dire de 25 centimètres de haut au lieu de 20. Sur cette chéchia, il enroulait son chèche, avec des variantes suivant les bataillons, mais le plus souvent en laissant flotter un pan par derrière, en forme de couvre-nuque. Cette coiffure a été portée dans toutes les tenues (sauf aux tranchées quand apparût le casque) de 1913 à 1918. Toutefois, vers 1917, on commença, en tenue de parade, à porter la chéchia aussi haute, mais sans chèche.

Ensuite, la djellaba. Elle devint comme le symbole des Marocains, qui s’appelèrent parfois, entre eux, des « djellabas « .

Une légende veut que ce soit les pans de cette djellaba, volant au vent de la charge comme des ailes d’oiseau, qui aient fait appeler par les Allemands les Marocains du RMTM les « Hirondelles de la mort ». Elle fut portée par les cadres et les tirailleurs comme capote jusqu’en 1917. Puis, vers 1918 les difficultés d’approvisionnement commencèrent à faire voisiner, en France, capotes et djellabas. Mais les tirailleurs du 3e RMTM la portaient encore en Rhénanie en 1920.

Il est possible que cette djellaba ait été bordée d’une couleur différente suivant les bataillons, ou suivant les régiments. Un journaliste de l’Illustration, parlant du 3e RMTM, en 1920, écrit que ses djellabas sont « brunes, bordées de rouge ». Une planche d’HILPERT, dans le Passepoil, 9e année, donne un sous-lieutenant du RMTM, en octobre 1915, avec la djellaba bordée de jaune. En principe, cette djellaba était cousue devant et se passait par la tête, mais certains officiers et gradés français la faisaient ouvrir et y faisaient coudre des boutons Sur la poitrine, une patte fixée par deux boutons de part et d’autre de la couture centrale portait les galons de grade.

Une autre caractéristique du Marocain était encore son séroual, aux jambes vastes, mais fendu jusqu’à l’enfourchure à la différence du pantalon dit de zouave. Ce séroual était encore porté par les spahis en 1960. Vers 1914, on commença a en distribuer en drap et il fut porté, conjointement avec les culottes d’infanterie, selon les hasards des approvisionnements, jusqu en 1920. Ce seroual se terminait par des canons qui se fixaient sous le genou et sur lesquels on enroulait la molletière. La molletière, le Marocain l’appelait chiffoun, pluriel chiffounat, c’est-à-dire chiffon. En drap bleu foncé au début, elle devint khaki vers 1916.

En tenue de sortie, on rentrait les pans de la veste de toile dans le séroual et on enroulait, partie sur la veste et partie sur le seroual, la ceinture rouge sur laquelle on bouclait le ceinturon. Mais, quand on distribua des vestes de drap, on ne mettait, en principe, pas la ceinture rouge sur la veste de drap, du moins avant 1919 ou 1920.

Les premiers contingents débarqués en 1914 arrivèrent en tenue de toile et djellaba. On leur distribua, dès les premiers froids, des vestes de drap, le plus souvent des vareuses de chasseurs alpins, en drap bleu foncé, à un rang de 7 boutons, grand collet rabattu et haut parement.

Puis, au fur et à mesure que la guerre se prolongeait et que le nombre des Marocains à habiller croissait, on leur distribua les mêmes effets qu’à toute l’infanterie française, mais en drap khaki, comme à l’Armée d’Afrique. De sorte que les documents nous montrent, dès 1915, une grande variété dans la coupe des vêtements : vareuses à collet droit à collet rabattu, à un rang de boutons, à deux sérouals et culottes, djellabas et quelques capotes.

En 1915, le casque fut distribué, orné du croissant des tirailleurs. Naturellement, furent aussi distribués les effets de tranchée : passe-montagne, gants de laine, chandails, chaussettes. A l’équipement se joignit l’outil individuel, le masque à gaz; on distribua des havresacs. L’armement évolua comme celui de l’infanterie.

Le Marocain portait ces vêtements d’une façon bien à lui et sa silhouette était différente de celle des tirailleurs indigènes. De plus, certaines tribus portaient des « nouader » touffes de cheveux bouffantes et frisées qui apparaissaient sous la coiffure au-dessus des oreilles ; d’autres portaient la  » guettaïa « , natte tressée partant du côté droit du crâne rasé et par laquelle Allah est censé enlever au ciel le croyant mort.

Les bataillons marocains, peut-être parce qu’ils avaient dû lutter pour obtenir droit de cité parmi les autres unités musulmanes, au temps de la conquête du Maroc, avaient un vif sentiment de leur supériorité sur les Algériens et les Tunisiens. Ils les considéraient comme des  » réguliers « , tirant un esprit de corps du fait qu’ils étaient, eux des  » chérifiens « .

Cadres français et indigènes non marocains.

Ces cadres provenaient presque tous des tirailleurs indigènes. Ils conservèrent réglementairement l’uniforme de leur corps d’origine en passant aux Troupes auxiliaires marocaines. Quand les Marocains vinrent en France et furent formés en régiments de chasseurs indigènes, il est probable que ceux qui les avaient conservés enlevèrent leurs numéros de régiments algériens ou tunisiens. Quant au  » tombeau  » de la veste arabe, qui distinguait les régiments de tirailleurs, il ne parut guère sur le front, la tenue orientale y ayant rapidement disparu.

Les Marocains avaient une sorte d’emblème : l’étoile à six branches faite de deux triangles isocèles enlacés, qui figurait sur certains drapeaux chérifiens et sur des sceaux. On l’appelait parfois sceau de Salomon, peut-être parce qu’une décoration éthiopienne de ce nom existait au début du siècle. On ne voit guère apparaître cet emblème sur des pièces d’uniforme, ni sur des fanions dans les premières années des troupes marocaines (1). Mais au début de 1915, avec l’adoption du bleu horizon (khaki pour les Africains), les couleurs distinctives et les insignes de l’Armée française furent modifiés.

Les Marocains, par ces nouvelles dispositions, reçurent comme attribut de collet pour les officiers le croissant des tirailleurs surmonté du sceau de Salomon.

Pour le reste, n’étant pas nommément cités dans le décret, les Marocains furent tacitement assimilés aux tirailleurs indigènes. C’est-à-dire qu’ils se virent attribuer le passepoil de pantalon jonquille, l’écusson de col jonquille avec soutaches bleu ciel en laine, le numéro du régiment en drap bleu ciel pour la troupe, en or pour les officiers et en argent pour les sous-officiers. Bientôt, en 1916, le fond de l’écusson de col devint celui du fond de la vareuse.

En fait, les officiers qui se firent confectionner des tenues neuves portèrent au collet le croissant et le sceau de Salomon tant que leur régiment fut unique. Quand le 2e RMTM fut créé, ses officiers portèrent le numéro 2 dans le croissant surmonté du sceau de Salomon. Ces dispositions subirent la fantaisie des maîtres tailleurs, aussi l’étude des documents photographiques montre-t-elle une grande diversité dans les écussons d’officiers.

Aux chasseurs indigènes, en 1914, on portait l’écusson des tirailleurs indigènes bleu ciel, sans soutaches, avec le croissant sans numéro. Au RMTM, et pour ne citer que les chefs de corps, POEMYRAU et AUROUX ont porté l’écusson en drap du fond, sans soutaches et orné du seul croissant brodé d’or ; MAURICE (1-12-1915 – 11-3-1917) porte l’écusson du fond, deux soutaches bleu ciel et le croissant brodé d’or ; CIMETIÈRE (12-3-1917 – 14-8-1919) a l’écusson du fond, deux soutaches bleu ciel, le croissant et l’étoile brodés d’or, mais l’étoile est à cinq branches, non à six. Au 2e RMTM, DUPAS, en 1919, porte l’écusson du fond, sans soutaches, le croissant, le numéro 2 et l’étoile à cinq branches brodés en or, mais son porte- drapeau a l’écusson du fond, les deux soutaches bleu ciel, le croissant, le numéro 2 et l’étoile brodés en or.

La même fantaisie se retrouve au képi, qui porte tantôt le croissant seul, tantôt le croissant et l’étoile à cinq ou six branches et, en 1919, le croissant, le numéro et l’étoile. Réglementairement, le képi n’aurait pas dû avoir de galons de grade. En pratique, on conservait son képi de tirailleur que l’on recouvrait d’un manchon de drap ou de toile, sur lequel certains faisaient broder un croissant en fil d’or. On en usait de même avec les culottes de tirailleurs garance à bande bleu céleste ; on les recouvrait d’un pantalon de treillis ou on les usait à l’arrière, au cantonnement.

Les officiers indigènes portaient les mêmes collets que leurs camarades français et coiffaient une chéchia un peu rigide sur laquelle étaient brodés les mêmes attributs que sur le képi des Français. Les sous-officiers marocains portaient la chéchia haute de la troupe.

Les galons des officiers, avant 1915, étaient ceux des tirailleurs, soit plats, horizontaux et placés au-dessus du parement, soit en tresse d’or. Mais pour ceux-ci, le nœud hongrois avait été depuis longtemps simplifié en V renversé, comme dans les chasseurs alpins. Sur les tenues de toile, les galons étaient amovibles et cousus sur du drap bleu ciel. Les adjudants-chefs et adjudants suivaient la même mode. Quant aux autres gradés, ils avaient des galons en V, d’or ou de laine jonquille, parfois cousus sur fond céleste. Les officiers marocains avaient un galon en forme de trèfle en tresse d’or, les autres gradés, des galons horizontaux, en or ou en laine jaune : un en or pour le moqqadem, un en laine pour le maoun.

A la réforme de 1915, les galons furent limités à des tresses ou galons de 35 millimètres de long, horizontaux pour les officiers, obliques pour les autres, sur la tenue de campagne. Il semble qu’ils furent identiques pour les Marocains et les autres.

Naturellement, dans les tranchées, les cadres portèrent souvent les mêmes effets que la troupe, y compris la djellaba et le séroual.

Têtes de colonne et fanions.

Dès le début, les troupes marocaines eurent des tambours et des clairons, en nombre variable dans chaque goum. Les clairons et tambours de tirailleurs instruisirent les clairons marocains. Quand les compagnies furent regroupées en bataillons, elles avaient, comme les compagnies régulières, deux clairons et un tambour chacune. Mais, à l’imitation des bataillons de tirailleurs, les bataillons marocains voulurent sans doute avoir leur fanfare. Bien que non prévues par le règlement, ces fanfares, avec clique et nouba, existèrent au moins dès 1914.

Une photographie publiée dans  » Historama « , numéro hors série 10, donne la fanfare de l’un des bataillons qui débarquèrent en août 1914. Cette fanfare compte 1 tambour-major, 1 caporal clairon et 16 exécutants : 4 tambours, 7 clairons, 3 ghaïtas, 1 teubeul, 1 derbouka (2). Trois d’entre eux n’ont pas de chèche autour de la chéchia et pourraient être Algériens ou Tunisiens. Le tambour-major porte deux galons circulaires sur la manche de sa vareuse de drap. Nous pensons qu’il s’agit d’un gradé marocain portant l’insigne de moqqadem et le galon de fonction. De même, le caporal clairon, qui pourrait être un maoun. Il n’y a aucune flamme aux tambours, ni aux clairons, même pas de cordon de clairon. Seule, la derbouka a la caisse recouverte de tissu.

Nous possédons une autre photographie donnant la fanfare du 5e Bataillon, appartenant au 1er RMTM, en 1916. Elle est dirigée par un sergent-clairon indigène. On en voit surtout la nouba : 5 derboukas, 1 ghaïta, 1 joueur de cymbales en fer.

Les clairons ont des cordons et des pompons, mais pas de flammes. Les derboukas sont recouvertes de tissu uni, peut-être pour protéger les cordes de tension.

Les régiments, n’avaient pas de musique ; la réunion des fanfares des bataillons leur composait une abondante fanfare qui en tenait lieu.

Les tirailleurs indigènes avaient des fanions de bataillon et de compagnie bien avant 1914. C’est probablement à leur imitation que les Marocains se dotèrent de ces emblèmes non réglementaires, qui avaient d’autant plus de valeur pour eux que leur premier drapeau date de 1915.

Les chasseurs indigènes avaient des fanions de bataillon et de compagnie en débarquant, en août 1914. Nous possédons une photographie de l’avers du fanion de la 17e compagnie du 5e Bataillon en 1917. Enfin, la salle d’honneur du 1er RTM avait le fanion de 1919 du 3e Bataillon. Cet emblème est actuellement au Musée de l’Infanterie, à Montpellier. Sauf le dernier, ces fanions sont imités de ceux des tirailleurs indigènes.

Le fanion de la 17e compagnie est en tissu clair, bordé d’une bande foncée et orné d’une main de Fatma au centre et d’un croissant dans chaque angle.

Le fanion du 3e Bataillon est carré, de 48 centimètres de côté. Les deux faces sont en soie cramoisie avec, dans chaque angle, le croissant et l’étoile à cinq branches brodés en or. Sur l’avers, brodé en or  » Tirailleurs Marocains – 3e Bataillon « . Sur le revers, le sceau de Salomon brodé en soie verte et, dans la partie gauche, brodés en or, dix-sept noms et dates de combats, de l’Ourcq 5-9-14 à l’Oise 30-10-18. C’est déjà un type particulier, marocain, différent des fanions algériens ou tunisiens. Les couleurs dominantes des fanions de tirailleurs étaient le bleu céleste, le jonquille, parfois le rouge. Celles des Marocains étaient le vert, le rouge, parfois le jonquille.

(1) Certains tabors d’infanterie avaient, avant 1913, sur la plaque de ceinturon une étoile à cinq branches.

(2) La ghaïta (ou raïta) est une petite flûte de bois ; le teubeul est un tambour généralement plus petit que le derbouka, sur lequel on bât avec les doigts ou la paume de la main, au lieu de taper avec une baguette de bois.