La SABRETACHE

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La carrière des officiers prussiens

Par le professeur Georges DILLEMANN (extrait du Carnet n° 48).

Le professeur Georges Dillemann a bien voulu adapter pour le Carnet le texte de la très érudite conférence qu’il a prononcée au siège de la Société le 20 janvier dernier. Qu’il soit remercié de la clarté avec laquelle il a présenté une question complexe et peu connue.

I – L’entrée dans la carrière.

Le système de recrutement des officiers d’activé en Prusse, et d’une façon plus générale, en Allemagne, était très différent du système français avec ses écoles militaires où l’on entrait par concours ouvert à des jeunes gens non encore incorporés ou à des sous-officiers ayant une certaine ancienneté.

Sans entrer dans toutes les complications du système m dans ses variations au cours des temps, on peut dire en gros, qu’en Prusse, le recrutement des officiers d’activé s’effectuait de deux manières : par l’admission dans un corps de troupe comme Fahnenjunker ou par passage dans une école de cadets.

1) – Les Fahnenjunker (Avantageure jusqu’en 1899).

Tout jeune homme qui se proposait d’embrasser la carrière militaire pouvait être admis dans un corps de troupe comme Fahnenjunker. Il lui fallait pour cela avoir obtenu son  » Abitur  » ou examen de sortie d’un Gymnasium ou d’une Realschule de premier ordre, ou avoir subi avec succès un examen devant une commission siégeant à Berlin s’il sortait d’un. Etablissement de second ordre. Il devait être médicalement apte au service et être présenté par son père ou son tuteur au  » Commandeur  » d’un régiment ou d’un bataillon qui décidait de son admission dans son unité. Si le candidat était admis, il faisait six mois de service avec le titre de Fahnenjunker, d’abord comme simple soldat, puis, après trois mois, comme Gefreiter faisant le service d’un  » Unteroffizier « . Si son service avait été satisfaisant, il pouvait alors être nommé Fähnrich et envoyé dans une Kriegsschule où les cours duraient neuf mois. Il subissait alors l’examen d’officier et, s’il était reçu, pouvait être proposé pour une nomination au grade de Leutnant, à la condition d’avoir obtenu un vote favorable des officiers de son corps de troupe.

Pour exercer cette cooptation, les officiers avaient eu l’occasion de juger la moralité, l’éducation et les manières du candidat qui, après avoir d’abord partagé la vie des soldats, avait été admis à leur mess et avait vécu en leur compagnie.

Ceux qui avaient obtenu leur  » Abitur  » à la sortie d’un Gymnasium ou d’une grande Realschule et qui avaient fait preuve de solides qualités militaires pouvaient recevoir un brevet (Patent) antidaté, parfois de deux ans! Ainsi le maréchal Sperrle a été promu Leutnant à 18 ans ayant reçu le 18 octobre 1904 un brevet en date du 19 mars 1903.

2) – Les cadets.

Les écoles de cadets sont une institution de Louvois qui n’a pas survécu en France à ce ministre et qui a été transplantée en Prusse. On y a compté jusqu’à dix de ces établissements avec 2 500 élèves. Les enfants pouvaient entrer dès l’âge de 11 ans dans ces écoles organisées militairement. Ils portaient l’uniforme de la garde et faisaient les mêmes études que dans les Gymnasium. Ils les terminaient pendant deux ans à l’Ecole supérieure de Lichterfelde où ils recevaient une instruction militaire. A dix-sept ans, en principe, ils passaient l’examen de Fähnrich, étaient incorporés pendant six mois dans la troupe, puis suivaient pendant huit mois les cours d’une Kriegsschule. Les meilleurs élèves, les  » Selektaner « , à l’examen de sortie de Lichterfelde, effectuaient une année supplémentaire du niveau de la Kriegsschule et étaient nommés directement Leutnant sans passer par la troupe. Ils gagnaient ainsi six mois sur les autres cadets qui, eux-mêmes, pouvaient être nommés officiers de six à douze mois avant les jeunes gens entrés dans l’armée comme Fahnenjunker. Ainsi Ludendorff a-t-il pu être nommé Leutnant à 17 ans.

II – L’origine sociale du corps des officiers prussiens.

Lorsqu’on parcourt la suite des annuaires (Rangliste) de l’armée prussienne, on constate que l’on retrouve constamment les mêmes noms de familles nobles. Ainsi, dans l’Ehren-Rangliste de 1926, on peut relever 54 officiers d’active du nom de von Bülow, 33 von Kleist, une vingtaine de von Below, de von Witzleben, de von Bismarck, de von Alvensleben. De von Richthofen et une dizaine de von Stülpnagel, de Blücher, de von Brauchitsch, de von Schlieffen…

Certains (cf. Historia de 1959) en ont tiré la conclusion que tous, ou presque tous les officiers prussiens étaient nobles! C’était sans doute assez vrai pour les régiments de la garde : ainsi au 3. Garde = Régiment zu Fuss (le régiment de Hindenburg) il n’y avait comme roturier qu’un major sur 4, un capitaine sur 14, un Leutnant sur 30. En 1914, au 3.Garde Ulanen= Régiment, les 14 Leutnante étaient nobles, 4 étant princes, 3 comtes, et 4 barons…

Mais cela n’était plus le cas en dehors de la Garde. Ainsi, d’après la Rangliste de 1912, dans divers régiments d’infanterie pris au hasard au 5e, 47 officiers sur 58 sont roturiers, au 21e, 47 sur 51 et au 154e, 35 sur 361

Ce n’était pas tellement différent dans la cavalerie : au 2e Uhlans 17 sur 26 officiers sont roturiers, au 4e Uhlans, 23 sur 27. Même dans le célèbre 2. Leib=Husaren = Régiment (Hussards de la Mort), on note encore 8 roturiers sur 25 officiers! ,

Dans certains régiment de l’artillerie à pied, il n y a pas un seul noble.

En ce qui concerne les généraux : en 1912, sur 212 General-majore (en dehors de cinq princes), 94 (soit 44 %) étaient des roturiers.

Certes, pendant la Grande Guerre, sur 46 généraux pourvus d’un commandement supérieur au corps d’armée, 5 seulement étaient roturiers, mais 10 autres avaient été récemment anoblis, tel que le maréchal von Mackensen en 1899 et le colonel général von Kluck en 1909.

Le processus de démocratisation de l’armée prussienne, déjà très avancé en 1914, s’est fortement accéléré pendant la guerre par suite de l’augmentation considérable de ses effectifs. Ainsi, parmi les 840 Fähnriche ou Fahnenjunker du service actif qui ont obtenu le caractère de Leutnant pendant ou après la guerre, 12 % seulement étaient nobles !

III – Origine française de certains officiers prussiens.

Dans la célèbre pièce de Jean Giraudoux Siegfried, à la scène III de l’acte 2, le général des Hussards de la Mort de Fontgeloy dit à Geneviève :  » Le 1er août 1914, rien que dans l’armée prussienne, descendants d’exilés ou d’émigrés français, nous étions quatorze généraux, trente-deux colonels et trois cents officiers. Je parle des gentilshommes. Il y a aussi dans l’intendance un certain nombre de Dupont « .

Cette question a été examinée à plusieurs reprises dans l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux. Le nom du célèbre écrivain militaire du XIXe siècle et ministre de la Guerre de Prusse, le général Verdy du Vernois n’a pas manqué d’être cité, ni celui du fameux maréchal l’Homme de Courbière. Trois officiers de l’armée prussienne portaient encore ce nom en 1914 et ce serait un lieutenant de Courbière, du régiment Gross = Deutschland qui, en 1940, aurait été un des premiers à prendre pied sur la rive gauche de la Meuse.

A ma connaissance, personne n’a jamais vérifié si Giraudoux était près ou loin de la vérité. L’Ehren-Rangliste pourrait permettre de recenser les officiers prussiens qui, en 1914, portaient des patronymes de gentilshommes français, à la condition de se livrer à un travail fastidieux ! Sans aller jusque là, on peut constater qu’il n’y avait pas que des Dupont dans l’intendance, puisqu’on peut y relever le nom d’un Clairon d’Haussonville et chez les médecins militaires un Melot de Beauregard, qu’un grand nombre d’officiers prussiens portaient effectivement des noms manifestement d’origine française, mais si certains paraissent d’origine nobiliaire, d’autres, les André, Bailly, Baron, Marseille, Pélissier ne le sont sans doute pas. Sans invoquer la révocation de l’Edit de Nantes qui fut sans doute la cause de l’émigration de nombreuses familles (mais les Arnauld de la Perrierre étaient catholiques!), il n’est pas étonnant de constater que des généraux prussiens pouvaient s’appeler Barre, Châlons, Gabriel, François, Hutier ou Molière quand on peut relever chez les Français de nombreux noms d’origine germanique.

Pour en revenir aux chiffres de Giraudoux, dix généraux prussiens en service ou ayant repris du service en 1914, avaient des noms de gentilshommes français : Chales de Beaulieu, Pelet-Narbonne, Neven du Mont, Lavergne-Peguilhem, Beaulieu-Marconnay, Longchamps-Bérier, Le Bret-Nucourt, Ruville et deux Digeon de Monteton.

En outre, une dizaine d’officiers supérieurs ayant atteint le grade de général pendant la guerre, étaient dans le même cas : deux l’Estocq, Perrinet de Thauvernay, Lorne de Saint-Ange, deux La Chevallerie, des Coudres, et à nouveau des Digeon de Monteton et Beaulieu-Marconnay.

Giraudoux n’a donc pas été très loin de la vérité pour les généraux et sans doute aussi pour les colonels et lieutenants-colonels, dont certains portent les mêmes noms que les généraux, mais parmi lesquels on trouve en outre un baron de la Motte Fouqué, un comte de Talleyrand-Périgord, un Dumas de l’Espinol, un Tanneux de Saint-Paul, etc.

En revanche, parmi les officiers d’un grade inférieur à celui de lieutenant-colonel, si on trouve encore des Basselet de la Rosée, Gentil de Lavallade, Renouard de Viville, La Valette Saint-Georges, etc., on n’en reste pas moins très loin des trois cents officiers annoncés par Giraudoux !

IV – Les grades des officiers prussiens et allemands.

Ce sont les mêmes grades que dans l’armée française pour les officiers subalternes : Leutnant, (sous-lieutenant), Oberleutnant (lieutenant), Hauptmann ou Rittmeister (capitaine) et pour les officiers supérieurs (Stabsoffiziere) : Major, Oberstleutnant (lieutenant-colonel, Oberst (colonel).

Il n’en était pas de même pour les officiers généraux. Alors qu’en France, il n’existait que deux grades : général de brigade et général de division, le général de division  » à plume blanche  » ou  » galon blanc  » pouvant aussi bien être le généralissime que commander un groupe d’armées, une armée ou un corps d’armée, il y avait en Allemagne cinq grades : Generalmajor, Generalleutnant, Général der Infanterie, Kavallerie, Artillerie…, Generaloberst, Generalfeldmarschall, grade suprême et non dignité comme en France.

La différence était toutefois moins grande qu’on pourrait le penser car les deux grades les plus élevés n’étaient conférés qu’avec une grande parcimonie.

Ainsi, en dehors des quatre princes de Prusse, Bavière et Wurtemberg, sur les 46 généraux qui ont exercé un commandement supérieur au corps d’armée pendant la Grande Guerre, 29 n’ont pas dépassé le grade de Général, y compris Ludendorff et Falkenhayn, cependant généralissime pendant deux ans. Sur les 17 autres, 5 ont été relevés de leur commandement dès 1914 et 6 n’ont été promus colonel-général qu’en 1918.

Les maréchaux.

Après leur victoire de 1871, en dehors des Kronprinzen de Prusse et de Saxe et du prince Frédéric-Charles, il n’y eut que cinq promotions au grade de maréchal, dont deux n’en reçurent que le caractère. Au cours de la guerre de 1914, il y eut également cinq promotions seulement.

Si les promotions à ce grade étaient rares, de plus elles n’étaient accordées qu’à des officiers âgés : le grand Moltke en 1871 à 71 ans. En 1914, Hindenburg à 67 ans, en 1915 Mackensen à 66 ans et Bülow 68 ans, en 1917, Eichhorn à 69 ans et Woyrsch 70 ans. Schlieffen, l’auteur du célèbre plan a été promu le 1er janvier 1911 à 78 ans!

Die Generalobersten mit dem Range eines Generalfeldmarschalls.

Pour permettre des promotions moins tardives, sans dévaloriser le grade de maréchal, il avait été créé le  » rang  » de maréchal pour certains colonels-généraux. Ce rang ne conférait pas le bâton de maréchal ni le droit aux bâtons croisés sur leurs épaulettes ou pattes d’épaules qui, toutefois portaient quatre étoiles au lieu de trois.

Dans la Rangliste de 1912, deux des quatre colonels-généraux non princes avaient ce rang, mais n’ont jamais été nommés maréchaux.

En revanche, après en avoir eu le rang, certains colonels-généraux en ont eu ultérieurement le grade. C’est le cas pour le comte von Waldersee et pour le comte von Schlieffen.

Il pouvait exister aussi exceptionnellement des Générale (d.Inf.) mit dem Range als Generaloberst. C’est le cas du Général von Linsingen.

V – Le brevet, la caractérisation et les promotions sans brevet.

1) – Le brevet (Das Patent).

C’est le document qui confirme la nomination d’un officier à son grade (Dienstgrade) nouveau et la rend efficace et authentique. La date du document établit le rang d’ancienneté, ce qui était important puisqu’en principe l’avancement ne se faisait qu’à l’ancienneté.

Le brevet pouvait être antidaté. Dans le Militâr Wochenblatt, on lit assez souvent la formule : Ein vordatiertes Patent ihres Dienst ~- grades haben erhalten die Haupleute… L’exemple le plus célèbre est celui d’Hindenburg qui a été promu le 22 août 1914 Generaloberst avec un brevet du 2 octobre 1912.

2) – La caractérisation.

Lorsqu’un officier qui avait toujours fait consciencieusement son devoir était éliminé pour la seule raison de son inaptitude au grade supérieur, on lui donnait généralement la caractérisation, c’est-à-dire qu’on lui accordait les insignes du grade dont on lui refusait le brevet et l’emploi.

C’est le plus souvent dans ces conditions que la caractérisation était accordée. Lorsqu’on examine les promotions, publiées dans le Militär Wochenblatt par exemple, on constate qu’un certain nombre d’officiers était promu au grade supérieur, alors que quelques autres n’en recevaient que le caractère.

La caractérisation pouvait être accordée pour tous les grades : pendant la guerre de 1914, des centaines de Fahnenjunker ou de Fähnriche ont reçu le caractère de Leutnant.

Toutefois elle n’était plus accordée pour le grade de maréchal après l’avoir été auparavant : ainsi, le 8 avril 1871, von Steinmetz et Hewarth von Bittenfeld reçurent-ils à l’âge de 75 ans le caractère de Generalfeldmarschall.

L’officier qui avait reçu la caractérisation d’un grade au moment de son départ en disponibilité ou à la retraite, conservait toujours cette qualité en temps de paix.

Mais il n’en fut pas de même pendant la guerre de 1914, pendant laquelle un grand nombre d’officiers – et spécialement de généraux –  » à la disposition  » et ayant été pourvus d’un emploi, reçurent le brevet du grade dont ils n’avaient jusqu’alors que le caractère.

Le caractère de plusieurs grades supérieurs, successifs ou non, pouvait aussi être conféré à des personnalités dégagées de toutes obligations militaires. Ainsi, Bismarck, volontaire d’un an en 1838 dans le bataillon des Chasseurs de la Garde, second lieutenant en 1841 dans l’infanterie de la Landwehr, premier lieutenant en 1854 dans la cavalerie de la Landwehr où il avait été muté en 1842, reçut le caractère des grades les plus élevés de la hiérarchie jusqu’à celui de colonel-général avec rang de maréchal en 1890, ce qui explique ses portraits et les tableaux historiques où il est représenté en cuirassier. De même, le chancelier Bethmann-Hollweg avait le caractère de Generalmajor depuis 1911 et celui de Generalleutnant peu avant 1914, ce qui explique pareillement ses photographies en tenue de général.

D’autre part, la caractérisation pouvait être accordée à un officier au cours de sa carrière active : le Generalmajor Kameke, promu à ce grade à 48 ans en 1865, obtint en 1868 le caractère  » als Generalleutnant  » avant d’être nommé à ce grade en 1870. Parfois, le caractère n’était accordé que pour quelques jours : le Generalleutnant von Gerok à qui fut conféré le 30 août 1914 le caractère de Général d.Inf., fut promu à ce grade le 12 septembre, treize jours plus tard!

3) – Promotion provisoirement sans brevet.

Au lieu de conférer le caractère d’un grade, le grade pouvait être concédé sans brevet, sans que l’on sache bien la raison de l’existence de ces deux systèmes qui paraissaient conduire au même résultat.

Dans le Militär Wochenblatt, on rencontre souvent cette formule :  » Zu Rittmeister (par exemple) vorlaüfig ohne Patent befördert « . Cela pouvait être aussi le cas pour des généraux. Ainsi, le ministre de la Guerre de Saxe, Adolf von Carlowitz, a été promu Général d.Inf., le 10 septembre 1914, âgé seulement de 55 ans, mais  » vorlaüfig ohne Patent  » et il attendra son brevet jusqu’au 3 avril 1917, plus de deux ans et demi.

VI – L’avancement dans l’armée prussienne.

Il n’y avait en Prusse aucune loi sur l’avancement dans l’armée, seulement de très vieilles traditions scrupuleusement respectées. L’avancement avait essentiellement lieu à l’ancienneté, par armes (et par corps de troupes dans l’infanterie) jusqu’au grade de Major inclusivement, puis, sur toute l’armée pour les officiers supérieurs et généraux.

Ce système était appliqué avec rigueur et, affirme-t-on, avec un grand esprit de justice, mais il était tempéré par plusieurs procédés :

– l’avancement des corps en retard pouvait être égalisé par permutation d’office de certains officiers d’un corps à un autre ;

– certains officiers, au début ou au cours de leur carrière, recevaient des brevets antidatés ;

– certains officiers étaient nommés provisoirement sans brevet et d’autres promus en surnombre ; les officiers nommés dans l’Etat-major (im Generalstab) où il y avait un bien plus grand nombre de majors que de capitaines par rapport à la troupe, gagnaient de 5 à 8 ans sur leurs camarades des corps de troupe, ce qui leur permettait d’atteindre à un âge convenable les plus hauts grades de la hiérarchie, auxquels leur appartenance à l’Etat-major les destinait.

Mais l’avancement n’était pas aveuglément poursuivi jusqu’au sommet de la hiérarchie : il était sélectif, c’est-à-dire qu’on sautait le tour de tout officier qui, d’après son ancienneté, aurait dû être nommé au grade supérieur mais qui ne paraissait pas apte physiquement ou intellectuellement à en remplir convenablement les fonctions. Cet officier devait se considérer alors comme invité à demander sa mise à la retraite.

L’avancement était réglé directement par le roi avec l’aide de son cabinet militaire : les nominations hors tour étaient exceptionnelles en faveur des princes, de ses aides de camp ou d’officiers dont les mérites paraissaient tout à fait remarquables, comme ce fut le cas pour le général von Falkenhayn.

Ce type d’avancement avait diverses conséquences : par suite de l’élimination des moins aptes à chaque grade, il n’existait pas de limite d’âge pour aucun grade. Les généraux pouvaient donc rester en activité jusqu’à un âge avancé : en 1914, les commandants des 1ère et 2e armées, les généraux von Kluck et von Bülow, toujours en activité avaient 68 ans. En outre il existait une distinction prononcée entre le grade et l’emploi, même en temps de paix. Si, en principe, par exemple, les régiments étaient commandés par des colonels, en octobre 1912, sur 80 régiments de cavalerie, 26 étaient commandés par des majors, 39 par des lieutenants-colonels et 15 seulement par des colonels. Inversement, des bataillons d’infanterie étaient parfois commandés par des lieutenants-colonels.

Le recrutement des officiers d’activé par les Fahnenjunker et les Cadets a contribué dans une large mesure à favoriser les jeunes gens des familles nobles puis ceux des familles de la haute et de la moyenne bourgeoisie. C’est sans doute aussi à ce système qu’est dû le nombre très variable de lieutenants suivant les régiments. Ainsi, en octobre 1912, ce nombre variait de 14 à 33 dans les onze régiments d’infanterie de la Garde, de 16 à 29 dans les douze premiers régiments de Grenadiers et de 12 à 26 dans les dix régiments numérotés de 151 à 160.

Enfin il permettait d’être nommé lieutenant à un âge précoce et, par compensation, c’est dans ce grade que les officiers prussiens demeuraient le plus longtemps, en moyenne de huit à dix ans.

Le recrutement et l’avancement en temps de guerre.

Rien n’a été à peu près changé dans le système du recrutement des officiers d’active pendant la guerre, sinon un accroissement considérable des lieutenants dans chaque unité, mais toujours d’une façon extrêmement variable. Alors que le nombre de lieutenants affectés à certains régiments pendant toute la guerre n’a pas dépassé la cinquantaine, au 73e régiment d’infanterie (le régiment d’Ernst Jünger), il s’est élevé à 142 contre 18 en 1912! Pour trente et un régiments pris au hasard, ce nombre est passé de 739 en 1912 à 2066. Cependant, si les lieutenants nouvellement promus ont été systématiquement inscrits dans une unité du temps de paix, cela ne prouve pas qu’ils y ont été présents pendant toute la guerre car, en dehors des tués, décédés, prisonniers, blessés ou malades irrécupérables, beaucoup d’autres ont été versés dans les nombreuses formations nouvellement créées ou affectés dans des états-majors.

Pendant la guerre, l’avancement à l’ancienneté a continue à être la règle presque absolue ; le grade demeurait la consécration d’une capacité reconnue et n’était jamais la récompense d’une action d’éclat, d’un acte de bravoure ou d’une blessure.

Malgré le nombre élevé de pertes en officiers, principalement en 1914, l’avancement ne paraît pas s’être sensiblement accéléré. Toutefois le temps passé dans les grades d’Oberleutnant et de Lieutenant-colonel est demeuré en général plus bref que dans ceux de Leutnant et de major. Aussi des lieutenants et des majors, partis en campagne avec ces grades, sont revenus avec les mêmes grades quatre ans plus tard.

Il en est résulté un accroissement de la distinction entre le grade et la fonction. En 1918, il n’était pas rare qu’un simple Leutnant commande une compagnie ou même un bataillon et qu’un régiment d’infanterie soit commandé par un major comme Führer ou même comme Commandeur. L’armée prussienne n’a pas connu, comme la française, les nominations à titre temporaire et le système de la  » caractérisation  » n’a pas servi non plus pendant la guerre à conférer un grade correspondant mieux à la fonction confiée à chaque officier.

Cet écart entre le grade et la fonction ne se retrouvait pas pour les grandes unités : des 36 généraux qui ont commandé une armée entre 1914 et 1918, 26 étaient déjà au moins  » Générale  » à la mobilisation et les 10 autres, alors déjà lieutenants-généraux, le sont devenus entre 1914 et 1917. Tous les corps d’armée, d’active ou de réserve, eurent à leur tête au moins des lieutenants-généraux, dont trois seulement n’étaient que colonels en 1914.

Par suite de l’accroissement considérable du nombre des divisions pendant la guerre, 142 colonels et 38 lieutenants-colonels toutefois sont parvenus au commandement de divisions, terminant la guerre comme lieutenants généraux ou majors-généraux.

VII – L’Académie de guerre ou  » Kriegsakademie « .

L’instruction donnée dans les  » Kriegsschule  » était d’assez courte durée et d’un niveau seulement suffisant pour former de bons officiers de troupe. Le complément de formation pour les officiers d’état-major et, en pratique, pour tous les officiers destinés aux commandements supérieurs, était donné à la Kriegsakademie, qui correspondait à peu près à notre Ecole de guerre.

Tout jeune officier, ayant servi dans la troupe environ sept à huit ans, exceptionnellement cinq ans, pouvait demander à se présenter à l’examen de l’Académie, mais il lui fallait d’abord obtenir l’autorisation de son chef de corps qui le jugeait du point de vue de son service dans la troupe, de ses aptitudes scientifiques et de son niveau intellectuel qui devait être supérieur à la moyenne. Sa santé, la fermeté de son caractère, sa conduite, sa situation par rapport aux affaires d’argent entraient aussi en ligne de compte.

Ceux qui étaient admis étaient détachés pour un an de leur unité et leur maintien à l’Académie pendant les trois années de cours subordonné à leur application et à leur capacité. A la fin des trois ans, il n’y avait pas de classement mais des notes conservées secrètes. Certains étaient alors commandés  » pour le service auprès du Grand-Etat-Major « . (zur Dienstleistung beim Grosser Generalstab kommandiert), ce qui correspondait à un stage ou à une école d’application d’une durée de un à trois ans.

En 1912, dans les trois années de l’Académie, il y avait près de 400 officiers prussiens et, la même année, 116 seulement faisaient le service auprès du Grand-Etat-Major où ils restaient en moyenne deux ans. Mais la sélection était encore bien plus grande pour entrer dans l’état-major (im Generalstab) : 1/5 à 1/8 seulement des élèves sortis de l’Académie y étaient admis, parfois assez longtemps après ; 1/4 étaient désignés pour l’Adjudantur supérieur (brigades ou unités supérieures) ou pour les Kriegsschule. Mais plus de la moitié restaient dans les régiments, ne quittant plus le service des troupes et ne bénéficiant d’aucun avantage particulier d’avancement, alors que leurs collègues entrés à l’état-major pouvaient gagner six à huit ans pour leur promotion au grade de major et étaient à peu près les seuls à pouvoir parvenir au commandement des grandes unités.

Toutefois, ils constituaient une réserve potentielle d’officiers d’état-major pour le temps de guerre.

VIII – Les officiers  » von der Armee « .

Lorsqu’on consulte des Ranglisten, on constate qu’après la liste des adjudants des princes allemands, certains officiers étaient rangés sous la rubrique  » Offiziere von der Armée « . En temps de paix, leur nombre était réduit, ne dépassant guère les trois unités. La Rangliste de l’année suivante indiquait la raison pour laquelle les officiers, précédemment « von der Armée », n’appartenaient plus à cette catégorie : décès, mise en position  » zur Disposition « , nomination à un emploi. Il s’agissait donc d’une réserve de commandement.

Cette position pouvait être très transitoire entre deux commandements. Ainsi, en juillet 1914, le Generalmajor Boess a été placé neuf jours  » von der Armée  » entre deux commandements de brigades.

Pendant la guerre de 1914, de très nombreux officiers, depuis le grade de capitaine jusqu’à celui de maréchal, ont été placés dans cette position, soit avant d’être pourvu ultérieurement d’un autre commandement généralement à la suite d’une blessure ou d’une maladie, soit, plus souvent pour les généraux avant d’être placé plus ou moins rapidement  » zur Disposition « . La plupart des généraux d’un certain âge, qui ont été relevés de leurs commandements pendant la guerre, ont été mutés parmi les officiers  » von der Armée  » avant d’être placés z.D., mais alors que les  » Générale  » n’y demeuraient que d’un à quatre mois, on constate que le maréchal von Bülow, après une attaque d’apoplexie en 1916 y est resté quatorze mois et que le général-colonel von Kluck, après sa grave blessure de 1915 y est resté dix-neuf mois. On peut admettre dans ces conditions que cette position était prolongée, non dans un espoir de récupération, mais comme une mesure de faveur pour ces grands chefs qui continuaient à percevoir leur solde d’activité au lieu de la pension de la position z.D.

IX – Abschied ou congé définitif et les officiers zur Disposition (z.D.).

Nous avons vu qu’un officier, dont le tour de promotion était manifestement sauté, devait comprendre qu’il ne serait plus promu au grade supérieur et demander alors son Congé. Certains pouvaient aussi souhaiter quitter l’armée sans y avoir été implicitement invités soit dans les bas grades, soit dans les grades élevés (exemple Hindenburg). En revanche, certains étaient expressément invités par le Cabinet militaire à demander leur Congé, comme ce fut le cas du maréchal von Bülow en juin 1916.

Je n’ai pu vérifier si la fameuse  » lettre bleue > en usage depuis Frédéric II était encore envoyée aux officiers qui quittaient l’armée au cours des années qui ont précédé la guerre.

Le Congé pouvait être accordé suivant diverses modalités : simplement avec la pension légale (Der Abschied mit der gestzlichen Pension bewilligt) avec la pension légale et mise dans la position  » zur Disposition  » (In Genehmigung seines Abschiedsgesuches mit der gezetz.P. z.D. gestellt); pour les jeunes officiers, Congé accordé sans pension ou avec passage dans le corps des officiers de réserve ou de la Landwehr.

Tous les officiers, depuis le grade de capitaine jusqu’à celui de maréchal, pouvaient être placés en position z.D.

La situation  » zur Disposition  » n’était pas accordée ou refusée suivant que l’officier restait capable ou non de reprendre du service. Des généraux âgés, relevés de leur commandement pendant la guerre, ont été placés dans cette position, bien qu’évidemment le Cabinet militaire n’avait pas l’intention de leur redonner une affectation. D’autres, toujours z.D. au début de la guerre, ont été laissés sans emploi, tandis que des officiers non z.D., comme le fameux Bruchmüller, ont, repris du service. En fait, cette position était accordée parce qu’elle comportait des avantages pécuniaires de pension.

En temps de paix, les officiers z.D. n’étaient plus inscrits sur les Ranglisten, sauf décision personnelle exceptionnelle, à deux exceptions près :

– les généraux (au moins du grade de  » Général  » nommés  » chefs  » ou  » à la suite  » d’un régiment qui y figurent sans l’indication z.D. ; certains char.Generalmajore et officiers supérieurs, ayant conservé des situations budgétaires comme commandants de terrains de manœuvre, districts de Landwehr, etc. qui s’y trouvent mais toujours avec l’indication z.D.

Les généraux z.D. pourvus d’un emploi pendant la guerre.

Un grand nombre de généraux, parfois en situation z.D. depuis plusieurs années, ont été rappelés au service plus ou moins rapidement après le début de la guerre.

Le cas le plus célèbre est celui d’Hindenburg qui, à la suite de sa demande d’Abschied en mars 1911, avait été placé z.D. comme Général der Infanterie. Rappelé au service le 22 août 1914 pour être mis à la tête de la 8e armée, il avait été promu ce même jour Generaloberst avec brevet antidaté du 2 octobre 1912, avant même qu’on ait pu le juger dans ce poste.

Des 46 généraux allemands ayant commandé pendant la guerre une grande unité supérieure au corps d’armée, 12 (plus du quart) avaient été placés en position z.D. avant la guerre et sur les 36 qui ont commandé un groupe d’armées ou une armée, 7 étaient également déjà z.D. : Hindenburg (chef d’E.M. général de l’armée en campagne), Woyrsch et Boehn (groupes d’armées), Bothmer, Falkenhausen, Hausen et Schubert (armées). 5 généraux z.D. ont en outre commandé un détachement d’armée (Armée = abteilung). 6 promotions sur 10 comme Generalobersten et 2 sur 5 comme maréchaux (Hindenburg et Woyrsch) l’ont été en faveur de Générale z.D. avant la guerre.

Un certain nombre de Generalleutnante z.D. ont été également promus Générale soit directement, soit en recevant le brevet de ce grade dont ils n’avaient que le caractère, soit en recevant successivement le caractère puis le brevet.

Sauf réactivation expresse, ces Générale demeuraient en situation z.D. bien qu’en service actif. Les Gen.obersten sont le plus souvent cités dans cette indication sans que l’on puisse savoir si la promotion à ce haut grade entraînait une réactivation automatique, si elle était accordée dans certains cas (Hindenburg?) ou si l’omission de l’indication z.D. était une question de courtoisie pour ces généraux !